Le Sabbat

Alphonse Esquiros


Ô peuples ! Savez-vous (c’est l’opprobre du monde)

Qu’au sein de vos cités râle une orgie immonde :

Minuit sonne, écoutez ! C’est l’heure du sabbat,

Où des vieillards quinteux, couronnés de folie,

Vont d’un pas chancelant assouvir dans la lie

La passion qui les abat.

Le vin, en écumant, dans leurs coupes ruisselle

Tous les yeux enivrés lancent une étincelle ;

Leurs corps appesantis et de débauche lourds

Tombent ; tous ces pourceaux se vautrent pêle-mêle

Et de la volupté faisant une gamelle

Roulent sur l’or et le velours.

Attirés par l’odeur les chiens sont à la porte

Qui hurlent; les buveurs disent : Que nous importe ?

Pour qu’on puisse sans bruit les mettre à la raison

On leur jette des os à ronger, sur la terre,

Et s’ils veulent grogner, un gardien le fait taire

En les cognant de son bâton.

Ce n’est pas tout encore : pour compléter la fête

Il leur faut une femme, un sein blanc, une tête

A froisser sous leurs mains ; on appelle un valet :

— Amène-nous ici la première venue

Jeune, belle, modeste, à la poitrine nue

Et blanche, à la taille qui plaît !

Elle avance en tremblant : dans ses mains pudibondes

Met son front qui rougit et ses mamelles rondes ;

Eux de rire : en chantant de lui tenir les bras,

Avec des doigts lascifs dénouant sa ceinture,

De flairer sur son corps la débauche et l’ordure,

Comme un vautour sent le trépas.

Elle est nue ; avec bruit la foule l’environne,

C’est à qui sous les pieds sèmera sa couronne,

A qui l’étouffera de baisers inhumains :

Quand elle n’en peut mais, pour achever leur orge,

Ils posent en vainqueurs leurs genoux sur sa gorge,

Ou dansent en frappant des mains.

Elle est là demi-morte et la tête qui penche ;

Des stigmates d’horreur souillent sa robe blanche ;

Plus d’un baiser impur sur sa lèvre est gravé :

Puis leurs bras étreindront sa poitrine gonflée,

Jusqu’à ce que bientôt cette femme essoufflée

Agonise sur le pavé.

Entouré de parfums et de lumières vives,

Ce banquet, c’est la cour : les rois sont les convives :

Les dogues aboyant dans l’ombre avec fierté,

C’est le peuple en émoi : la femme échevelée

Qu’ils ont brutalement meurtrie et violée, —

Cette femme… est la liberté.