Les Cerisiers

Alphonse Daudet


I
Vous souvient-il un peu de ce que vous disiez,

Mignonne, au temps des cerisiers ?
Ce qui tombait du bout de votre lèvre rose,

Ce que vous chantiez, ô mon doux bengali,

Vous l’avez oublié, c’était si peu de chose,

Et pourtant, c’était bien joli

Mais moi je me souviens (et n’en soyez pas surprise),

Je me souviens pour vous de ce que vous disiez.

Vous disiez (à quoi bon rougir ?)donc vous disiez

Que vous aimiez fort la cerise,

La cerise et les cerisiers.
II
Vous souvient-il un peu de ce que vous faisiez,

Mignonne, au temps des cerisiers ?
Plus grands sont les amours, plus courte est la mémoire

Vous l’avez oublié, nous en sommes tous là ;

Le cœur le plus aimant n’est qu’une vaste armoire.

On fait deux tours, et puis voilà.

Mais moi je me souviens (et n’en soyez surprise),

Je me souviens pour vous de ce que vous faisiez

Vous faisiez (à quoi bon rougir ?)donc vous faisiez

Des boucles d’oreille en cerise,

En cerise de cerisiers.
III
Vous souvient-il d’un soir où vous vous reposiez,

Mignonne, sous les cerisiers ?
Seule dans ton repos ! Seule, ô femme, ô nature !

De l’ombre, du silence, et toiquel souvenir !

Vous l’avez oublié, maudite créature,

Moi je ne puis y parvenir.

Voyez, je me souviens (et n’en soyez surprise),

Je me souviens du soir où vous vous reposiez

Vous reposiez (pourquoi rougir ?)vous reposiez

Je vous pris pour une cerise ;

C’était la faute aux cerisiers.