Les Feuilles De Saule

Amable Tastu


. Un jour je m’étais amusé à effeuiller une branche de saule

sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque feuille que le

courant entraînait.

CHATEAUBRIAND.
Un songe, un rien, tout lui fait peur.

LA FONTAINE.

L’air était pur ; un dernier jour d’automne,

En nous quittant, arrachait la couronne

Au front des bois ;

Et je voyais d’une marche suivie

Fuir le soleil, la saison et ma vie,

Tout à la fois.
Près d’un vieux tronc, appuyée en silence ,

Je repoussais l’importune présence

Des jours mauvais ;

Sur l’onde froide, ou l’herbe encor fleurie,

Tombait sans bruit quelque feuille flétrie,

Et je rêvais !
Au saule antique incliné sur ma tête

Ma main enlève, indolente et distraite,

Un vert rameau ;

Puis j’effeuillai sa dépouille légère,

Suivant des yeux sa course passagère

Sur le ruisseau.
De mes ennuis jeu bizarre et futile !

J’interrogeais chaque débris fragile

Sur l’avenir ;

Voyons, disais-je à la feuille entraînée,

Ce qu’à ton sort ma fortune enchaînée

Va devenir ?
Un seul instant je l’avais vue à peine,

Comme un esquif que la vague promène,

Voguer en paix :

Soudain le flot la rejette au rivage ;

Ce léger choc décida son naufrage

Je l’attendais !
Je fie à l’onde une feuille nouvelle,

Cherchant le sort que pour mon luth fidèle

J’osai prévoir ;

Mais vainement j’espérais un miracle,

Un vent rapide emporta mon oracle

Et mon espoir.
Sur cette rive où ma fortune expire,

Où mon talent sur l’aile du Zéphire

S’est envolé,

Vais je exposer sur l’élément perfide

Un vœu plus cher ? Non, non, ma main timide

A reculé.
Mon faible cœur, en blâmant sa faiblesse,

Ne put bannir une sombre tristesse,

Un vague effroi :

Un cœur malade est crédule aux présages ;

Ils amassaient de menaçans nuages

Autour de moi.
Le vert rameau de mes mains glisse à terre :

Je m’éloignai pensive et solitaire,

Non sans effort :

Et dans la nuit mes songes fantastiques

Autour du saule aux feuilles prophétiques

Erraient encor !