Les Oiseaux Du Sacre

Amable Tastu


. Les oiseleurs lâchent dans l’Eglise plusieurs centaines de

moineaux et de colombes qui voltigent autour du trône, des

lustres et des tribunes.

Diverses Relations des cérémonies du sacre de Charles X.
On a remarqué que la plupart des oiseaux sont venus se brûler

à la flamme des lustres et des candélabres

Drapeau blanc du 31 mai 1825.

Vieux Temple, antique honneur de la cité royale

Où Clovis inclina sa tête martiale

Et sentit, sous la main du pontife sacré,

L’onde sainte mouiller son front régénéré :

N’as-tu pas vu, du sein de ta froide poussière,

Des siècles endormis, se lever l’ombre altière ?

Pour toi les temps passés vont-ils renaître encor ?

Oui ; ta nef resplendit de feux, d’azur et d’or ;

La foule se pressant sous tes muets portiques

Y réveille l’écho des saintes basiliques ;

Et, fière, avec transport tu ressaisis ces droits

D’entendre et de bénir les sermens de nos rois.

D’un temple simulé la brillante structure,

Déguisant à nos yeux ta noble architecture,

Nous dérobe, il est vrai, ces pensers imposans

Que réveillent en nous les vestiges des ans ;

Mais de la royauté le faste s’y déploie.

Signes accoutumés de la publique joie,

Le fer luit, l’encens fume, et des autels parés

Les puissans de l’état encombrent les degrés.

Pourquoi, lorsqu’une plainte, un seul cri de détresse

Peut attrister soudain le concert d’allégresse,

Pourquoi des prisonniers ? Sous ces légers barreaux

S’agitent tristement de timides oiseaux ;

Ils s’efforcent à fuir, d’une aile effarouchée,

Cette pompe des rois qu’ils n’avaient point cherchée.

Pauvres petits captifs ! privés d’un bien si doux,

La liberté, que toute voix réclame,

De vos tyrans ne soyez point jaloux,

Chacun d’eux l’appelle en son âme,

Et des nobles acteurs de cet auguste drame

Aucun n’est plus heureux que vous !

Nul d’un libre loisir ne peut goûter les charmes :

L’immobile soldat est captif sous les armes ;

Son chef, le fer en main, brillant d’or et d’acier,

A l’ordre qu’il transmet doit plier le premier ;

Les spectateurs pressés dans cette vaste enceinte

S’imposent le fardeau d’une longue contrainte ;

Soumis au même joug, le pontife à l’autel

Cède aux liens dorés d’un devoir solennel.

Sous les réseaux du privilège,

Voyez ces fiers prélats, qu’enchaîne sur leur siège

L’honneur de consacrer les suprêmes sermens ;

De leur pieux office alongeant les momens,

Le blême ennui qui les assiège

Au milieu d’eux se glisse et siège

Sous les mitres de diamans.
Ennui ! triste ennemi qu’aucun mortel n’évite,

Je ne vois que des jeux où ta langueur habite ;

Du prêtre à l’assistant tout ressent ton pouvoir,

Jusqu’au bras engourdi de ce jeune acolyte

Qui laisse échapper l’encensoir.

Déjà les douze Pairs, qu’en vain la Manche hermine

Revêt d’un éclat féodal,

Succombent à leur tour à ce charme fatal ;

Leur front s’appesantit, leur épaule s’incline,

Sous le bandeau de comte ou le manteau ducal.

Des insignes royaux doublant le faix suprême,

Et fidèle à la majesté,

Il effleure en passant le monarque lui-même

Esclave de sa dignité.

A son souffle glacé, le long des galeries,

Comme ces fleurs d’un jour dans nos salons flétries,

Se décolore la Beauté :

L’éclat pompeux des pierreries,

Le poids des lourdes broderies,

Enchaînent sa légèreté ;

Son inquiète oisiveté

Accusant les heures tardives,

Sur les pas de la Liberté,

Voit s’enfuir les Grâces craintives.
La Liberté ! bientôt vous pourrez l’espérer,

Tristes oiseaux ! voyez, réduits à l’implorer,

Tous ces volontaires esclaves,

Dont un piège flatteur ou de brillans appâts,

Dans cette cage immense ont attiré les pas !

Pressés de s’affranchir, ils invoquent tout bas

L’instant qui rompra vos entraves ;

Le voici ! mille cris s’élèvent à la fois.

Le canon fait gronder sa formidable voix ;

La cloche livre aux vents ses bruyantes volées,

Et soudain, dans les airs, les cohortes ailées

Cherchent d’un libre essor la céleste clarté :

Du bonheur des oiseaux elle est l’avant-courrière ;

C’est pour trouver la liberté

Qu’ils s’élancent vers la lumière.

Mais des vitraux sacrés le jour mystérieux

Déguise ce vrai jour que réclamaient leurs yeux ;

Mais les mille clartés de ces fêtes pompeuses

Abusent leurs regards par des lueurs trompeuses ;

La vapeur de l’encens, les chants religieux,

Le bruit confus du peuple enfermé dans ces lieux,

Les vifs reflets de l’or, tout accroît leur vertige :

Déjà le faible essaim en tournoyant voltige ;

Égarés, éblouis aux flambeaux de l’autel,

Ils cèdent par degrés à cet éclat mortel,

Imprudens ! c’en est fait, leur aile est consumée !

Ils tombent sur les fleurs dont la terre est semée,

Et leur corps palpitant, tout près de s’assoupir,

Aux joyeuses clameurs mêle un dernier soupir !.

— Mais qu’importe un soupir ? sans l’entendre la foule

Sous l’antique portail à flots bruyans s’écoule

Moi seule je demeure, et consacre tout bas

Les sons d’un luth obscur à cet obscur trépas.
Dormez, dormez, frêles victimes

Des royales solennités.

Tandis que ces chœurs unanimes,

Écho des hautes vanités,

S’élancent des harpes sublimes,

Ma lyre veille à vos côtés.
Innocens Passereaux, et vous, blanches Colombes,

L’universelle joie, hélas ! creuse vos tombes :

Faut-il qu’un deuil se mêle aux plaisirs des mortels !

N’ont-ils point prodigué dans leur fête chérie

Le luxe et ses trésors, les arts et leur féerie,

Et la pompe de nos autels ?

Pourquoi donc à leurs jeux les immoler encore

Ces chantres des bosquets, charme de nos loisirs,

Qu’un souffle du Seigneur dans les airs fit éclore

Pour l’honorer par leurs plaisirs ?
Pourquoi les retenir sous la voûte gothique ?

Leurs cris retentissant de portique en portique

Devaient-ils réveiller l’écho religieux ?

Que ne leur rendiez-vous de leurs forêts natives

Les cintres verdoyans, les mouvantes ogives,

Et la voûte immense des cieux ?

Ce n’est qu’au sein des airs que leur vol se balance ;

Au seul écho des bois appartient leur chanson.

Hélas ! votre avare clémence

N’a fait qu’agrandir leur prison !
Eh ! qu’aviez-vous besoin de peupler vos églises

Des emblèmes vivans de ces vieilles franchises

Qu’au jour du nouveau règne imploraient vos aïeux ?

Quand les temps sont changés, qu’importe à ma patrie

Des mœurs qui ne sont plus la vaine allégorie !

Elle a des biens plus précieux,

Et c’est la Vérité qui plait seule à ses yeux !

Vous que scellent encor les vengeances royales,

Levez-vous, lourds barreaux ; tombez, grilles fatales,

Qu’un pardon descende sur vous :

Si de la Liberté nous invoquons l’image,

Les cachots dépeuplés lui rendront un hommage

Digne d’elle et digne de nous !
Mais d’où naît ton audace, ô toi, lyre timide ?

Pourquoi t’abandonner à son élan rapide ?

Tu t’élèves, semblable à cet enfant des mers

Qui d’un vol merveilleux tout à coup fend les airs ;

Dans la plaine éthérée, à sa race étrangère,

Il déploie un moment sa force passagère ;

Mais du souple tissu qui soutient ses efforts

Si le jour a séché les humides ressorts,

Du transfuge des eaux alors la chute est prompte,

Et l’élément natal ensevelit sa honte.

Pourquoi veux-tu braver le sort qui t’est promis ?

Lyre, reviens aux chants qui seuls te sont permis
Dormez, dormez, frêles victimes

Des royales solennités ;

Vous qui, des bois touffus abandonnant les cimes,

Vîntes mourir dans nos cités,,

Tandis qu’en vos abris quelques œufs près d’éclore

Froids et seuls reposent encore

Aux nids que vousavez quittés !

Voix du printemps fleuri, que pleuve le bocage,

Du moins en perdant la clarté

Cessez de redouter les réseaux ou la cage ;

Vous rencontrez la mort en fuyant l’esclavage.

Mais la mort c’est la liberté !