Les Rameurs D’ulysse

Joseph Autran


En vain la nuit s’écoule, en vain le ciel se dore

Des premiers doux rayons de la déesse Aurore,

Sur la mer poissonneuse ils sont toujours errants.

De leurs bras fatigués, rameurs assis en rangs,

Sans cesse ils frappent l’onde : Ulysse est à la poupe.

Inclinant vers les eaux l’or d’une riche coupe,

Il offre aux dieux des mers, invoqués tour à tour,

Le dernier flot d’un vin gardé jusqu’à ce jour.

Un prêtre d’Apollon, dans la cité d’Ismare,

Lui remit au départ cette coupe, — œuvre rare

Où, dans le métal pur, l’orfèvre avait moulé

Le feuillage d’un lierre à ses flancs enroulé.

LES RAMEURS.

Combien de jours encore, épuisés, hors d’haleine,

Courbant et relevant nos fronts,

Combien de nuits encore dans la liquide plaine

Plongerons-nous les avirons ?

Jouets du sort, en butte à sa haine jalouse,

Dès longtemps nous avons franchi

Naxos, Oléaros, et la verte Donouse,

Et l’Ida, de neiges blanchi.

Après tous les écueils dont la route est semée,

Nautoniers vieillis sur les eaux,

Jamais ne verrons-nous s’élever la fumée

D’Ithaque où furent nos berceaux ?

LE CORYPHÉE.

Courage, hommes aux bras robustes !

Nochers aux cœurs mâles et forts !

Avant peu, les destins plus justes

Récompenseront vos efforts.

Voyez-vous, dans l’éther limpide,

Ces aigles qui, d’un vol rapide,

Gagnent l’Orient radieux ?

Courage, matelots, courage :

Le terme prochain du voyage

Vous est annoncé par les dieux.

LES RAMEURS.

Que parles-tu des dieux ? Désormais notre bouche

Ne veut plus invoquer leurs noms.

Ils ont, ces dieux cruels, ces dieux que rien ne touche,

Immolé tous nos compagnons :

Sous les caps orageux que la nuit enveloppe,

Les uns restèrent sans tombeau ;

Les autres furent pris dans l’antre du cyclope,

Et mangés lambeau par lambeau.

De cent vaisseaux heureux, qui partirent de Troie

Chargés de captives et d’or,

Le nôtre survit seul, — frêle et dernière proie

Que le destin poursuit encore !

LE CORYPHÉE.

Écartez ces images sombres :

Pieux amis, n’avez-vous pas

Appelé par trois fois les ombres

De ceux qu’atteignit le trépas ?

Les morts qui, d’après le saint rite,

Ont reçu l’offrande prescrite,

Ne réclament plus rien de nous.

Affranchis des mortelles peines,

Ils foulent ces plages sereines

Qu’éclairent des astres plus doux.

LES RAMEURS.

Au soleil des vivants sans fermer la paupière,

Nous avions trouvé, nous aussi,

Une terre enchantée, une île hospitalière

Que n’habite aucun noir souci.

Que n’y demeurions-nous ! Là, de riants ombrages

Ornent la plaine et les coteaux ;

Là, paissent les brebis en de gras pâturages,

Là fleurit l’arbre du lotos.

Sous sa feuille, on s’assied parmi l’herbe assouplie

Que baignent des eaux de cristal ;

Et le fruit que l’on cueille est si doux qu’on oublie

Le retour au pays natal !

LE CORYPHÉE.

Ah ! Comment perdre la mémoire

Des bords où l’on fut allaité,

Même alors que l’on irait boire

Aux froides ondes du Léthé !

Rien ne vaut pour l’âme attendrie

La vision de la patrie

Qui surgit des flots transparents.

Il n’est pas d’ivresse meilleure

Que de rentrer dans la demeure

Où nous attendent nos parents.

LES RAMEURS.

Il est pourtant cruel d’y rentrer les mains vides !

Sous ce toit longtemps regretté,

Il est dur de n’offrir à ses parents avides

Que son ancienne pauvreté.

Qu’Ulysse, notre chef ; arrive plein de joie,

Lui qui reçut mille présents :

Urnes d’argent, tapis dont l’ampleur se déploie,

Trépieds d’airain tout reluisants ;

Qu’il montre avec orgueil cet opulent partage :

Nous, hélas ! humbles matelots,

Bien heureux serons-nous d’apporter au rivage

Un reste de chair sur nos os.

LE CORYPHÉE.

Troupe indocile et sans mémoire,

Des droits du maître hommes jaloux,

Comptez-vous pour si peu la gloire

Qui rejaillit de lui sur vous ?

Il est beau d’avoir dans la lice

Un chef illustre comme Ulysse,

D’affronter la mort sur ses pas :

Avec lui, quand la lutte cesse,

On partage, aux yeux de la Grèce,

Des honneurs qui ne meurent pas !

C’est ainsi qu’ils chantaient, perdus sur l’onde immense ;

Et la rame et le chant s’élevaient en cadence,

En cadence tombaient. — Ulysse, l’œil aux cieux,

Ulysse était assis, toujours silencieux.

Sur la poupe, à l’écart, l’âme sourde à la plainte,

Courbé dans un manteau de pourpre deux fois teinte,

Il voyait au couchant le radieux soleil

Descendre, et de son char plonger au flot vermeil.

D’un groupe de rameurs, enfants de race obscure,

Qu’importait au héros le passager murmure ?

Que faisaient leurs propos injurieux et vains

A celui qu’inspiraient les oracles divins,

Au mortel qui reçut d’en haut, — double largesse, —

L’inaltérable paix et l’auguste sagesse !