L’esprit De Dieu

Alphonse de Lamartine


Le feu divin qui nous consume

Ressemble à ces feux indiscrets

Qu’un pasteur imprudent allume

Aux bord de profondes forêts;

Tant qu’aucun souffle ne l’éveille,

L’humble foyer couve et sommeille ;

ais s’il respire l’aquilon,

Tout à coup la flamme engourdie

S’enfle, déborde; et l’incendie

Embrase un immense horizon !
O mon âme, de quels rivages

Viendra ce souffle inattendu ?

Serait-ce un enfant des orages ?

Un soupir à peine entendu ?

Viendra-t-il, comme un doux zéphyre,

ollement caresser ma lyre,

Ainsi qu’il caresse une fleur ?

Ou sous ses ailes frémissantes,

Briser ses cordes gémissantes

Du cri perçant de la douleur ?
Viens du couchant ou de l’aurore !

Doux ou terrible au gré du sort,

Le sein généreux qui t’implore

Brave la souffrance ou la mort !

Aux coeurs altérés d’harmonie

Qu’importe le prix du génie ?

Si c’est la mort, il faut mourir !

On dit que la bouche d’Orphée,

Par les flots de l’Ebre étouffée,

Rendit un immortel soupir !
ais soit qu’un mortel vive ou meure,

Toujours rebelle à nos souhaits,

L’esprit ne souffle qu’à son heure,

Et ne se repose jamais !

Préparons-lui des lèvres pures,

Un oeil chaste, un front sans souillures,

Comme, aux approches du saint lieu,

Des enfants, des vierges voilées,

Jonchent de roses effeuillées

La route où va passer un Dieu !
Fuyant des bords qui l’ont vu naître,

De Jéthro l’antique berger

Un jour devant lui vit paraître

Un mystérieux étranger ;

Dans l’ombre, ses larges prunelles

Lançaient de pâles étincelles,

Ses pas ébranlaient le vallon ;

Le courroux gonflait sa poitrine,

Et le souffle de sa narine

Résonnait comme l’aquilon !
Dans un formidable silence

Ils se mesurent un moment ;

Soudain l’un sur l’autre s’élance,

Saisi d’un même emportement :

Leurs bras menaçants se replient,

Leurs fronts luttent, leurs membres crient,

Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;

Comme un chêne qu’on déracine

Leur tronc se balance et s’incline

Sur leurs genoux entrelacés !
Tous deux ils glissent dans la lutte,

Et Jacob enfin terrassé

Chancelle, tombe, et dans sa chute

Entraîne l’ange renversé :

Palpitant de crainte et de rage,

Soudain le pasteur se dégage

Des bras du combattant des cieux,

L’abat, le presse, le surmonte,

Et sur son sein gonflé de honte

Pose un genou victorieux !
ais, sur le lutteur qu’il domine,

Jacob encor mal affermi,

Sent à son tour sur sa poitrine

Le poids du céleste ennemi !

Enfin, depuis les heures sombres

Où le soir lutte avec les ombres,

Tantôt vaincu, tantôt vainqueur,

Contre ce rival qu’il ignore

Il combattit jusqu’à l’aurore

Et c’était l’esprit du Seigneur !
Ainsi dans les ombres du doute

L’homme, hélas! égaré souvent,

Se trace à soi-même sa route,

Et veut voguer contre le vent ;

ais dans cette lutte insensée,

Bientôt notre aile terrassée

Par le souffle qui la combat,

Sur la terre tombe essoufflée

Comme la voile désenflée

Qui tombe et dort le long du mât.
Attendons le souffle suprême ;

Dans un repos silencieux ;

Nous ne sommes rien de nous-même

Qu’un instrument mélodieux !

Quand le doigt d’en haut se retire,

Restons muets comme la lyre

Qui recueille ses saints transports

Jusqu’à ce que la main puissante

Touche la corde frémissante

Où dorment les divins accords !