Libertà

Tristan Corbière


À la cellule IV BIS (prison royale de Gênes)
– Lasciate ogni

Dante
Ô belle hospitalière

Qui ne me connais pas,

Vierge publique et fière

Qui m’as ouvert les bras !

Rompant ma longue chaîne,

L’eunuque m’a jeté

Sur ton sein royal, Reine !

– Vanité, vanité !
Comme la Vénus nue,

D’un bain de lait de chaux

Tu sors, blanche Inconnue,

Fille des noirs cachots

Où l’on pleure, d’usage
– Moi : jamais n’ai chanté

Que pour toi, dans ta cage,

Cage de la gaîté !
La misère parée

Est dans le grand égout ;

Dépouillons la livrée

Et la chemise et tout !

Que tout mon baiser couvre

Ta franche nudité

Vraie ou fausse, se rouvre

Une virginité !
– Plus ce ciel louche et rose

Ni ce soleil d’enfer !

– Ta paupière mi-close

Tes cils, barreaux de fer !

Ta ceinture-dorée,

De fer ! Fidélité

Et ta couche encastrée

Tombeau de volupté !
À nos cœurs plus d’alarmes :

Libres et bien à nous !
Sens planer les gendarmes,

Pigeons du rendez-vous ;

Et Cupidon-Cerbère

À qui la sûreté

De nos amours est chère

Quatre murs ! Liberté !
Ho ! l’Espérance folle

– Ce crampon est au clou.

L’existence qui colle

Est collée à l’écrou.

Le souvenir qui hante

À l’huys est resté ;

L’huys n’a pas de fente

– Oh le carcan ôté !
Laissons venir la Muse,

Elle osera chanter ;

Et, si le jeu t’amuse,

Je veux te la prêter

Ton petit lit de sangle,

Pour nous a rajouté

Les trois bouts du triangle :

Triple amour ! Trinité !
Plus d’huissiers aux mains sales !

Ni mains de chers amis !

Ni menottes banales !

– Mon nom est Quatre-Bis.

Hors la terrestre croûte,

Désert mal habité,

Loin des mortels je goûte

Un peu d’éternité.
– Prison, sûre conquête

Où le poète est roi !

Et boudoir plus qu’honnête

Où le sage est chez soi,

Cruche, au moins ingénue,

Puits de la vérité !

Vide, quand on l’a bue

– Vase de pureté !
– Seule est ta solitude,

Et béats tes ennuis

Sans pose et sans étude

Plus de jours, plus de nuits !

C’est tout le temps dimanche,

Et le far-niente
Dort pour moi sur la planche

De l’idéalité
Jusqu’au jour de misère

Où, condamné, je sors

Seul, ramer ma galère

Là, n’importe où, dehors,

Laissant emprisonnée

À perpétuité

Cette fleur cloisonnée,

Qui fut ma liberté
– Va : reprends, froide et dure,

Pour le captif oison,

Ton masque, ta figure

De porte de prison

Que d’autres, basse race

Dont le dos est voûté,

Pour eux te trouvent basse,

Altière déité !
Cellule 4 bis. Genova-la-Superba.
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Libertà. Ce mot se lit au fronton de la prison à Gênes.