L’idée De Dieu Suite De Jehova

Alphonse de Lamartine


Heureux l’oeil éclairé de ce jour sans nuage

Qui partout ici-bas le contemple et le lit !

Heureux le coeur épris de cette grande image,

Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit !
Ah ! pour celui-là seul la nature est son ombre !

En vain le temps se voile et reculent les cieux !

Le ciel n’a point d’abîme et le temps point de nombre

Qui le cache à ces yeux !
Pour qui ne l’y voit pas tout est nuit et mystères,

Cet alphabet de jeu dans le ciel répandu

Est semblable pour eux à ces vains caractères

Dont le sens, s’ils en ont, dans les temps s’est perdu !
Le savant sous ses mains les retourne et les brise

Et dit : Ce n’est qu’un jeu d’un art capricieux ;

Et cent fois en tombant ces lettres qu’il méprise

D’elles-même ont écrit le nom mystérieux!
Mais cette langue, en vain par les temps égarée,

Se lit hier comme aujourd’hui;

Car elle n’a qu’un nom sous sa lettre sacrée,

Lui seul! lui partout! toujours lui !
Qu’il est doux pour l’âme qui pense

Et flotte dans l’immensité

Entre le doute et l’espérance,

La lumière et l’obscurité,

De voir cette idée éternelle

Luire sans cesse au-dessus d’elle

Comme une étoile aux feux constants,

La consoler sous ses nuages,

Et lui montrer les deux rivages

Blanchis de l’écume du temps !
En vain les vagues des années

Roulent dans leur flux et reflux

Les croyances abandonnées

Et les empires révolus

En vain l’opinion qui lutte

Dans son triomphe ou dans sa chute

Entraîne un monde à son déclin ;

Elle brille sur sa ruine,

Et l’histoire qu’elle illumine

Ravit son mystère au destin !
Elle est la science du sage,

Elle est la foi de la vertu !

Le soutien du faible, et le gage

Pour qui le juste a combattu !

En elle la vie a son juge

Et l’infortune son refuge,

Et la douleur se réjouit.

Unique clef du grand mystère,

Otez cette idée à la terre

Et la raison s’évanouit !
Cependant le monde, qu’oublie

L’âme absorbée en son auteur,

Accuse sa foi de folie

Et lui reproche son bonheur,

Pareil à l’oiseau des ténèbres

Qui, charmé des lueurs funèbres,

Reproche à l’oiseau du matin

De croire au jour qui vient d’éclore

Et de planer devant l’aurore

Enivré du rayon divin!
Mais qu’importe à l’âme qu’inonde

Ce jour que rien ne peut voiler !

Elle laisse rouler le monde

Sans l’entendre et sans s’y mêler !

Telle une perle de rosée

Que fait jaillir l’onde brisée

Sur des rochers retentissants,

Y sèche pure et virginale,

Et seule dans les cieux s’exhale

Avec la lumière et l’encens !