L’invention

André Chénier


Ô fils du Mincius, je te salue, ô toi

Par qui le dieu des arts fut roi du peuple roi !

Et vous, à qui jadis, pour créer l’harmonie,

L’Attique, et l’onde Égée, et la belle Ionie,

Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté,

Des mœurs simples, des lois, la paix, la liberté,

Un langage sonore, aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines.

Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers,

Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiersEt du tempe des arts que la gloire environne

Vos mains ont élevé la première colonne.

À nous tous aujourd’hui, vos faibles nourrissons,

Votre exemple a dicté d’importantes leçons.

Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles,

Y doivent élever des colonnes nouvelles.

L’esclave imitateur naît et s’évanouit ;

La nuit vient, le corps reste, et son ombre s’enfuit.

Ce n’est qu’aux inventeurs que la vie est promise :

Nous voyons les enfans de la fière Tamise,

De toute servitude ennemis indomptés,

Mieux qu’eux, par votre exemple, à vous vaincre excités.

Osons ; de votre gloire éclatante et durable

Essayons d’épuiser la source inépuisable.

Mais inventer n’est pas, en un brusque abandon,

Blesser la vérité, le bon sens, la raison ;

Ce n’est pas entasser, sans dessein et sans forme,

Des membres ennemis en un colosse énorme ;

Ce n’est pas, élevant des poissons dans les airs,

À l’aile des vautours ouvrir le sein des mers ;

Ce n’est pas, sur le front d’une nymphe brillante,

Hérisser d’un lion la crinière sanglante :

Délires insensés ! fantômes monstrueux !

Et d’un cerveau malsain rêves tumultueux !

Ces transports déréglés, vagabonde manie,

Sont l’accès de la fièvre et non pas du génie :

D’Ormus et d’Ariman ce sont les noirs combats,

Où partout confondus, la vie et le trépas,

Les ténèbres, le jour, la forme et la matière,

Luttent sans être unis ; mais l’esprit de lumière