Miserere De L’amour

Alphonse Daudet


Miserere !

Encore une fois, ma colombe,

O mon beau trésor adoré,

Viens t’agenouiller sur la tombe

Où notre amour est enterré.

Miserere !
I
Il est là dans sa robe blanche ;

Qu’il est chaste et qu’il est joli !

Il dort, ce cher enseveli,

Et comme un fruit mûr sur la branche,

Son jeune front, son front pâli

Incline à terre, et penche, penche
Miserere !

Regarde-le bien, ma colombe,

O mon beau trésor adoré,

Il est là couché dans la tombe,

Comme nous l’avons enterré,

Miserere !
II
Depuis les pieds jusqu’à la tête,

Sans regret, comme sans remord,

Nous l’avions fait beau pour la mort.

Ce fut sa dernière toilette ;

Nous ne pleurâmes pas bien fort,

Vous étiez femme et moi poète.
Miserere !

Les temps ont changé, ma colombe,

O mon beau trésor adoré,

Nous venons pleurer sur sa tombe,

Maintenant qu’il est enterré.

Miserere !
III
Il est mort, la dernière automne ;

C’est au printemps qu’il était né.

Les médecins l’ont condamné

Comme trop pur, trop monotone :

Mon cœur leur avait pardonné

Je ne sais plus s’il leur pardonne.
Miserere !

Ah ! je le crains bien, ma colombe,

O mon beau trésor adoré,

Trop tôt nous avons fait sa tombe,

Trop tôt nous l’avons enterré.

Miserere !
IV
Il est des graines de rechange

Pour tout amoureux chapelet.

Nous pourrions, encor, s’il voulait,

Le ressusciter, ce cher ange.

Mais non ! il est là comme il est ;

Je ne veux pas qu’on le dérange.
Miserere !

Par pitié, fermez cette tombe ;

Jamais je n’avais tant pleuré !

Oh ! dites pourquoi, ma colombe,

L’avons-nous si bien enterré ?

Miserere !