Ô Rus

Victor Hugo


A Mademoiselle Marthe Brandès.

Te souvienstu du soir, où près de la fenêtre
Ouverte d’un salon plein de joyeux ébats,
Tu n’avais pas seize ans… les avaistu ?… Peutêtre ?
Sous le rideau tombé, nous nous parlions tout bas ?…
Ce n’était pas l’amour que t’exprimait ma bouche,
Mon coeur était trop vieux, trop glacé, trop hautain,
Pour parler à ton coeur ; mais, prophète farouche,
Je te prédisais ton destin.

Et toi, tu m’écoutais, sur la barre accoudée ;
Tu me montrais ta nuque, en me cachant ton front ;
Et tu restais muette à la cruelle idée
De ce premier amour qui, t’ayant possédée,
Deviendra mon dernier affront !
Nuit, ciel, jardin, massifs, dehors tout était sombre,
Et tu regardais dans ce noir.
Mais ton coeur de seize ans avait encor plus d’ombre,
Et là, comme dehors, tu ne pouvais rien voir !

Mais moi, moi, j’y voyais ! mes yeux perçaient le voile
Qui te cachait ton avenir,
Et je voyais au loin monter l’affreuse étoile
De ce premier amour qui pour toi doit venir !
Je te disais alors : ‘ Il va bientôt paraître
Celuilà qui prendra d’autorité vos jours !
Mais moi qui ne veux pas vous voir subir un maître,
J’aurai disparu pour toujours ! ‘

C’est fait… Je suis sorti maintenant de ta vie
Sans t’avoir dit l’adieu qu’on se dit quand on part ;
Silencieusement j’emporte ma folie…
Pour être aimé de toi, j’étais venu trop tard.
Tu ne m’as pas trahi. Je n’ai rien à te dire…
Ce qui fut entre nous, c’est la Fatalité.
D’aucune illusion tu n’eus sur moi l’empire,
Sinon celle de ta fierté !

Te l’avaisje assez exaltée,
Pour résister à ton futur vainqueur ?
Aije cru te l’avoir plantée
Assez avant dans ton trop faible coeur ?
J’avais donc mis trop haut ton âme.
En toi de la fierté ? non ! pas même d’orgueil !
Estce que tu pouvais être plus qu’une femme ?
Les bras fermés sur toi sont pour moi ton cercueil.
Et si, devant mes yeux, un de ces soirs peutêtre,
Tu passes, entraînant tous les coeurs sous tes pas,
Ne baisse pas les tiens ; car tu m’as fait connaître
Ce genre de mépris qui même ne voit pas !…