Ô Strophe Du Poëte, Autrefois

Victor Hugo


Ô strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,

Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,

Tu jouais, et d’avril tu pillais la corbeille,

Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,

Tu semais de l’amour et tu faisais du miel ;

Ton âme bleue était presque mêlée au ciel ;

Ta robe était d’azur et ton œil de lumière ;

Tu criais aux chansons, tes soeurs : Venez chaumière,

– Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L’aube a lui ! –

Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,

Le sévère habitant de la blême caverne

Qu’en haut le jour blanchit, qu’en bas rougit l’Averne,

Le poëte qu’ont fait avant l’heure vieillard

La douleur dans la vie et le drame dans l’art,

Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d’ombres,

Il a levé la tête un jour hors des décombres,

Et t’a saisie au vol dans l’herbe et dans les blés,

Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,

Toute en pleurs, il t’a prise à l’idylle joyeuse ;

Il t’a ravie aux champs, à la source, à l’yeuse,

Aux amours dans les bois près des nids palpitants ;

Et maintenant, captive et reine en même temps,

Prisonnière au plus noir de son âme profonde,

Parmi les visions qui flottent comme l’onde,

Sous son crâne à fois céleste et souterrain,

Assise, et t’accoudant sur un trône d’airain,

Voyant dans ta mémoire, ainsi qu’une ombre vaine,

Fuir l’éblouissement du jour et de la plaine,

Par le maître gardée, et calme et sans espoir,

Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,

Des sombres passions feuillettent le registre,

Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.
Jersey, novembre 1854.