Paria

Tristan Corbière


Qu’ils se payent des républiques,

Hommes libres ! carcan au cou –

Qu’ils peuplent leurs nids domestiques !

– Moi je suis le maigre coucou.
– Moi, coeur eunuque, dératé

De ce qui mouille et ce qui vibre

Que me chante leur Liberté,

À moi ? toujours seul. Toujours libre.
– Ma Patrie elle est par le monde ;

Et, puisque la planète est ronde,

Je ne crains pas d’en voir le bout

Ma patrie est où je la plante :

Terre ou mer, elle est sous la plante

De mes pieds quand je suis debout.
– Quand je suis couché : ma patrie

C’est la couche seule et meurtrie
Où je vais forcer dans mes bras

Ma moitié, comme moi sans âme ;

Et ma moitié : c’est une femme

Une femme que je n’ai pas.
– L’idéal à moi : c’est un songe

Creux ; mon horizon l’imprévu –

Et le mal du pays me ronge

Du pays que je n’ai pas vu.
Que les moutons suivent leur route,

De Carcassonne à Tombouctou

– Moi, ma route me suit. Sans doute

Elle me suivra n’importe où.
Mon pavillon sur moi frissonne,

Il a le ciel pour couronne :

C’est la brise dans mes cheveux

Et, dans n’importe quelle langue ;

Je puis subir une harangue ;

Je puis me taire si je veux.
Ma pensée est un souffle aride :

C’est l’air. L’air est à moi partout.
Et ma parole est l’écho vide

Qui ne dit rien et c’est tout.
Mon passé : c’est ce que j’oublie.

La seule chose qui me lie

C’est ma main dans mon autre main.

Mon souvenir Rien C’est ma trace.

Mon présent, c’est tout ce qui passe

Mon avenir Demain demain
Je ne connais pas mon semblable ;

Moi, je suis ce que je me fais.

– Le Moi humain est haïssable

– Je ne m’aime ni ne me hais.
– Allons ! la vie est une fille

Qui m’a pris à son bon plaisir

Le mien, c’est : la mettre en guenille,

La prostituer sans désir.
– Des dieux ? Par hasard j’ai pu naître ;

Peut-être en est-il par hasard

Ceux-là, s’ils veulent me connaître,

Me trouveront bien quelque part.
– Où que je meure : ma patrie

S’ouvrira bien, sans qu’on l’en prie,

Assez grande pour mon linceul

Un linceul encor : pour que faire ?

Puisque ma patrie est en terre

Mon os ira bien là tout seul