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Puisque Je Vois Que Mes Afflictions

Puisque je vois que mes afflictions

Sont au plus haut degré de leur effort,

Et que le Ciel conjuré à ma mort

A tout malheur me guide,

Regrets, soupirs, plaints, pleurs, et passions,

Je vous lâche la bride.
Je n’ai espoir que mon cri entendu

Puisse adoucir la fière cruauté

De ma déesse, et dame de beauté,

Mais ce mal me console,

Que c’est bien peu, m’étant déjà perdu,

De perdre ma parole.
Je sens couler et les jours, et les nuits,

Mais non l’effort de l’ardeur s’apaiser

De mes soupirs, ou la mer s’épuiser

Des larmes que je pleure,

Car le penser, sujet de mes ennuis,

Toujours en moi demeure.
Le trait par vous, ô mes yeux, fut reçu,

Qui me blessa au coeur si rudement,

Quand, attiré d’un vain contentement,

Lui fites ouverture.

Las, si par vous, mal cauts, je fus déçu,

Vous en payez l’usure.
Espoir trompeur, inutile secours,

Que je voulus à mes travaux choisir,

Songe illusif, ombre de mon désir,

Ta promesse faillie

Ne m’a laissé du fruit de mes discours

Que la mélancolie.
Je ne tiens point pour comble de malheur,

Car je me suis au deuil tant dédié,

Que j’aie mon bien, et moi-même oublié,

Que triste il me faut vivre,

Mais je me plains, que l’amère douleur

A la mort ne me livre.
Mourir ne puis, hélas, et ne vis point,

Si fais, je vis, misérable, d’autant

Que la douleur, qui me va combattant,

Aux plaints, aux pleurs me mène,

Et n’ai de vie au plaisir un seul point,

Vivant tout à la peine.
Quand je naquis, l’astre de mon destin

Tout incliné à cruelle impitié,

M’éloigna tant des aspects d’amitié,

Que je me hais moi-même.

Ah, je connais, mais trop tard, quelle fin

Prend qui vainement aime.
Laisse-moi seul en ce lieu tourmenter,

Chanson, non, mais complainte,

Car tu ne fais que le deuil augmenter,

Dont mon âme est atteinte.