Quand À Peine Un Nuage

Théophile Gautier


Regarder les ondes de l’air

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Puis, admirant sur les sillons

Les ailes des gais papillons

De mille coulours parsemées,

Les croire des fleurs animées.

SAINT-AMAND.
See ! moats and bridges wals and castles rid.

CRABBE.
Sonne, sonne, ami Dampierre.

Ballade des chasseurs.
Un peu plus loin considérez cette alouette qui s’élève peu à peu du milieu des blés : en voltigeant en haut, elle chante si mélodieusement qu’il ne se peut mieux ; vous diriez qu’elle va en chantant boire dans les nuées.
Le Confiteor de l’infidèle éprouvé.

Quand à peine un nuage,

Flocon de laine, nage

Dans les champs du ciel bleu,

Et que la moisson mûre,

Sans vagues ni murmure,

Dort sous le ciel en feu ;
Quand les couleuvres souples

Se promènent par couples

Dans les fossés taris ;

Quand les grenouilles vertes,

Par les roseaux couvertes,

Troublent l’air de leurs cris ;
Aux fentes des murailles

Quand luisent les écailles

Et les yeux du lézard,

Et que les taupes fouillent

Les prés, où s’agenouillent

Les grands bœufs à l’écart,
Qu’il fait bon ne rien faire,

Libre de toute affaire,

Libre de tous soucis,

Et sur la mousse tendre

Nonchalamment s’étendre,

Ou demeurer assis ;
Et suivre l’araignée,

De lumière baignée,

Allant au bout d’un fil

À la branche d’un chêne

Nouer la double chaîne

De son réseau subtil,
Ou le duvet qui flotte,

Et qu’un souffle ballotte

Comme un grand ouragan,

Et la fourmi qui passe

Dans l’herbe, et se ramasse

Des vivres pour un an,
Le papillon frivole,

Qui de fleurs en fleurs vole

Tel qu’un page galant,

Le puceron qui grimpe

À l’odorant olympe

D’un brin d’herbe tremblant ;
Et puis s’écouter vivre,

Et feuilleter un livre,

Et rêver au passé

En évoquant les ombres,

Ou riantes ou sombres,

D’un long rêve effacé,
Et battre la campagne,

Et bâtir en Espagne

De magiques châteaux,

Créer un nouveau monde

Et jeter à la ronde

Pittoresques coteaux,
Vastes amphithéâtres

De montagnes bleuâtres,

Mers aux lames d’azur,

Villes monumentales,

Splendeurs orientales,

Ciel éclatant et pur,
Jaillissantes cascades,

Lumineuses arcades

Du palais d’Obéron,

Gigantesques portiques,

Colonnades antiques,

Manoir de vieux baron
Avec sa châtelaine,

Qui regarde la plaine

Du sommet des donjons,

Avec son nain difforme,

Son pont-levis énorme,

Ses fossés pleins de joncs,
Et sa chapelle grise,

Dont l’hirondelle frise

Au printemps les vitraux,

Ses mille cheminées

De corbeaux couronnées,

Et ses larges créneaux,
Et sur les hallebardes

Et les dagues des gardes

Un éclair de soleil,

Et dans la forêt sombre

Lévriers eu grand nombre

Et joyeux appareil,
Chevaliers, damoiselles,

Beaux habits, riches selles

Et fringants palefrois,

Varlets qui sur la hanche

Ont un poignard au manche

Taillé comme une croix !
Voici le cerf rapide,

Et la meute intrépide !

Hallali, hallali !

Les cors bruyants résonnent,

Les pieds des chevaux tonnent,

Et le cerf affaibli
Sort de l’étang qu’il trouble ;

L’ardeur des chiens redouble :

Il chancelle, il s’abat.

Pauvre cerf ! son corps saigne,

La sueur à flots baigne

Son flanc meurtri qui bat ;
Son œil plein de sang roule

Une larme, qui coule

Sans toucher ses vainqueurs ;

Ses membres froids s’allongent ;

Et dans son col se plongent

Les couteaux des piqueurs.
Et lorsque de ce rêve

Qui jamais ne s’achève

Mon esprit est lassé,

J’écoute de la source

Arrêtée en sa course

Gémir le flot glacé,
Gazouiller la fauvette

Et chanter l’alouette

Au milieu d’un ciel pur ;

Puis je m’endors tranquille

Sous l’ondoyant asile

De quelque ombrage obscur.