Renaissance

René-François Sully Prudhomme


Je voudrais, les prunelles closes,

Oublier, renaître, et jouir

De la nouveauté, fleur des choses,

Que l’àge fait évanouir.
Je resaluerais la lumière,

Mais je déplierais lentement

Mon âme vierge et ma paupière

Pour savourer l’étonnement ;
Et je devinerais moi-même

Les secrets que nous apprenons ;

J’irais seul aux êtres que j’aime

Et je leur donnerais des noms ;
Émerveillé des bleus abîmes

Où le vrai Dieu semble endormi,

Je cacherais mes pleurs sublimes

Dans des vers sonnant l’infini ;
Et pour toi, mon premier poème,

O mon aimée, ô ma douleur,

Je briserais d’un cri suprême

Un vers frêle comme une fleur.
Si pour nous il existe un monde

Où s’enchaînent de meilleurs jours,

Que sa face ne soit pas ronde,

Mais s’étende toujours, toujours
Et que la beauté, désapprise

Par un continuel oubli,

Par une incessante surprise

Nous fasse un bonheur accompli.