Réversibilité

Alphonse Beauregard


Soldat qui te repeins les images aimées

Et d’avance te vois, un jour sanglant et beau,

Débordant, le premier, sabre au poing, le coteau

Où pivote un remous formidable d’armées ;

– Peut-être mourras-tu d’un obscur coup de feu,

Un soir de combat malheureux.

Apôtre qui n’entends de tous bruits que les plaintes

Et qui, pour adoucir l’immortelle douleur,

Consumas ta jeunesse ivre d’humain bonheur,

Comme un cierge allumé devant la table sainte ;

– On a dit que ton ciel anticipé n’était

Qu’un rêve à son plus-que-parfait.

Artiste qui t’en vas par les champs et les rues

Chercher avec tes yeux la fugace beauté,

Chercher avec ton cœur sonore et dilaté

Le frisson qui recrée une forme apparue ;

– Il se peut que ton œuvre, ignescente d’abord,

Porte en elle un germe de mort.

La vie astucieuse aime à cacher ses voies

Et force l’homme à la servir par des détours.

Afin de l’engager en de rudes parcours

Elle montre, au lointain, des archipels de joie

Et s’inquiète peu qu’il n’y puisse atterrir :

Son effort le fera grandir.