Saint Christophe D’ecija

Théophile Gautier


J’ai vu dans Ecija, vieille ville moresque,

Aux clochers de faïence, aux palais peints à fresque,

Sous les rayons de plomb du soleil étouffant,

Un colosse doré qui portait un enfant.

Un pilier de granit, d’ordre salomonique,

Servait de piédestal au vieillard athlétique ;

Sa colossale main sur un tronc de palmier

S’appuyait largement et le faisait plier ;

Et tous ses nerfs roidis par un effort étrange,

Comme ceux de Jacob dans sa lutte avec l’ange,

Semblaient suffire à peine à soutenir le poids

De ce petit enfant qui tenait une croix !

 » Quoi ! géant aux bras forts, à la poitrine large,

Tu te courbes vaincu par cette faible charge,

Et ta dorure, où tremble une fauve lueur,

Semble fondre et couler sur ton corps en sueur !
—  » Ne sois pas étonné si mes genoux chancellent,

Si mes nerfs sont roidis, si mes tempes ruissellent.

Certes, je suis de bronze et taillé de façon

À passer les vigueurs d’Hercule et de Samson !

Mon poignet vaut celui du vieux Crotoniate ;

Il n’est pas de taureau que d’un coup je n’abatte,

Et je fends les lions avec mes doigts nerveux ;

Car nulle Dalila n’a touché mes cheveux.

Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules

La corniche du ciel et les essieux des pôles ;

Mais je ne puis porter cet enfant de six mois

Avec son globe bleu surmonté d’une croix ;

Car c’est le fruit divin de la Vierge féconde,

L’enfant prédestiné, le rédempteur du monde ;

C’est l’esprit triomphant, le Verbe souverain :

Un tel poids fait plier même un géant d’airain !  »
Ecija, 1841.