Saint Tupetu De Tu-pe-tu

Tristan Corbière


C’est au pays de Léon. Est une petite chapelle à saint Tupetu. (En breton : D’un côté ou de l’autre.)
Une fois l’an, les croyants fatalistes chrétiens s’y rendent en pèlerinage, afin d’obtenir, par l’entremise du Saint, le dénoûment fatal de toute affaire nouée : la délivrance d’un malade tenace ou d’une vache pleine ; ou, tout au moins, quelque signe de l’avenir : tel que c’est écrit là-haut. Puisque cela doit être, autant que cela soit de suite d’un côté ou de l’autre Tu-pe-tu.
L’oracle fonctionne pendant la grand’messe : l’officiant fait faire, pour chacun, un tour à la Roulette-de-chance, grand cercle en bois fixé à la voûte et manœuvré par une longue corde que Tupetu tient lui-même dans sa main de granit. La roue, garnie de clochettes, tourne en carillonnant ; son point d’arrêt présage l’arrêt du destin : D’un côté ou de l’autre.
Et chacun s’en va comme il est venu, quitte à revenir l’an prochain Tu-pe-tu finit fatalement par avoir son effet.

Il est, dans la vieille Armorique,

Un saint des saints le plus pointu

Pointu comme un clocher gothique

Et comme son nom : Tupetu.

Son petit clocheton de pierre

Semble prêt à changer de bout

Il lui faut, pour tenir debout,

Beaucoup de foi beaucoup de lierre
Et, dans sa chapelle ouverte, entre

– Tête ou pieds tout franc Breton

Pour lui tâter l’œuf dans le ventre,

L’œuf du destin : C’est oui ? c’est non ?
– Plus fort que sainte Cunégonde

Ou Cucugnan de Quilbignon

Petit prophète au pauvre monde,

Saint de la veine ou du guignon,
Il tient sa Roulette-de-chance

Qu’il vous fait aller pour cinq sous ;

Ça dit bien, mieux qu’une balance,

Si l’on est dessus ou dessous.
C’est la roulette sans pareille,

Et les grelots qui sont parmi

Vont, là-haut, chatouiller l’oreille

Du coquin de Sort endormi.

Sonnette de la Providence,

Et serinette du Destin ;

Carillon faux, mais argentin ;

Grelottière de l’Espérance
Tu-pe-tu D’un bord ou de l’autre !

Tu-pe-tu Banco Quitte-ou-tout !

Juge-de-paix sans patenôtre

Tupetu, saint valet d’atout !
Tu-pe-tu Pas de milieu !

Tupetu, sorcier à musique,

Croupier du tourniquet mystique

Pour les macarons du Bon-Dieu !
Médecin héroïque, il pousse

Le mourant à sauter le pas :

Soit dans la vie à la rescousse

Soit, à pieds joints, en plein trépas :
– Tu-pe-tu ! cheval couronné !

– Tu-pe-tu ! qu’on saute ou qu’on butte !

– Tu-pe-tu ! vieillard obstiné !

Au bout du fossé la culbute !

Tupetu, saint tout juste honnête,

Petit Janus chair et poisson !

Saint confesseur à double tête,

Saint confesseur à double fond !
– Pile-ou-face de la vertu,

Ambigu patron des pucelles

Qui viennent t’offrir des chandelles.

Jésuite ! tu dis : Tu-pe-tu !