Sanctuaire En Ruines

Anatole Le Braz


A François Gélard
J’ai dans l’âme un vieux sanctuaire

Aux trois quarts, hélas ! ruiné,

Où, sur un pauvre autel de pierre,

Des fleurs achèvent de faner.
J’ai dans l’âme un vieux sanctuaire

Voilà beau temps qu’on n’y vient plus,

Au matin, dire la prière

Et, le soir, tinter l’angélus.
Jadis, pareilles à des vierges,

En de claires processions,

Vous incliniez ici vos cierges,

O mes blanches illusions ;
Mais, par les routes des collines,

J’ai vu, dans l’ombre des lointains,

Fuir les dernières pèlerines ;

Et les cierges se sont éteints.
Plus de cloches, plus de grand’messe,

Plus de cantiques de pardon !

Sur le tabernacle en détresse

Verdit l’herbe de l’abandon.
J’ai dans l’âme un vieux sanctuaire

Toutes les dalles du pavé

Portent le  » ci-gît  » mortuaire

Des grands destins que j’ai rêvés.
Ils sont là, couchés les mains jointes,

Comme des preux de l’ancien temps,

Appuyant leurs souliers à pointes

Aux chimères de mes vingt ans.
Et, de leurs niches descendues,

Les images que j’adorai

Vers des demeures inconnues,

L’une après l’une, ont émigré ;
Des passants ont brisé les saintes

Dont mes jeunes dévotions

Baisèrent, sur les vitres peintes,

Les doigts prolongés en rayons.
Oh! les Madones, les Maries,

D’autres encore aux noms très doux,

Roses d’antan, fleurs défleuries,

Où êtes-vous? Où êtes-vous ?
Vous fûtes mon électuaire,

Mon Graal, de myrrhe embaumé

J’ai dans l’âme un vieux sanctuaire.

Ses dieux sont morts : il s’est fermé.