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Stériles Nuits D’hiver Où Ton Âme Trop Pauvre

Stériles nuits d’hiver où ton âme trop pauvre,

Haineuse et lâche, éparse au vent, boueuse et noire,

Fuyant l’âtre où les chats obséquieux se chauffent

Et le thé musical et blond des rêveurs sobres,

Dans la rue où l’impur amour chuchote et rôde

Porte comme une croix son lourd désir de gloire !

Retourne boire alors dans les tavernes, boire

Les vins de pourpre où l’œil voit fleurir sous des roses

Les jeunes seins légers des danseuses d’Hérode,

Les vins d’ambre pareils aux feuillages d’octobre,

Et la liqueur de lait, d’opale et d’émeraude.

Ô ruches de rumeur inféconde, tavernes

Où vont mortellement rire jusqu’au jour terne

Les rêveurs qui sont veufs d’amour et de génie !

On dément sa douleur et son cœur, on renie

La foi qui réconforte et le bel art sincère,

Et les âcres poisons qu’on puise dans les verres

Accroissent l’impuissance et les sourdes colères.

Ô fins des nuits, départs lugubres des tavernes

Quand le vent fait tinter les vitres des lanternes !

Un train siffle, la neige est noire dans les rues,

Et les arbres plaintifs croisent leurs ombres nues

Le long des murs où le poète, enfant divin,

Titube pesamment de tristesse et de vin.

Va-t’en, la pierre humide est bonne au sang qui brûle,

Va-t’en, rêveur, poser tes coudes et ton front

Sur le granit rugueux du parapet d’un pont.

Ta bouche desséchée aspirera la brume,

La fraîcheur de la mort remplira tes narines,

Et tu verras, funèbre et forte volupté,

Le fleuve, sombre, large et lourd comme un Léthé,

Grand voyageur qui roule embrassé d’autres villes,

Le fleuve lent mêlé en remous sur les piles

L’ombre, le sang et l’or qu’il ne peut emporter.