Sur Le Carnaval De Venise Iii

Théophile Gautier


Venise pour le bal s’habille.

De paillettes tout étoilé,

Scintille, fourmille et babille

Le carnaval bariolé.
Arlequin, nègre par son masque,

Serpent par ses mille couleurs,

Rosse d’une note fantasque

Cassandre son souffre-douleurs.
Battant de l’aile avec sa manche

Comme un pingouin sur un écueil,

Le blanc Pierrot, par une blanche,

Passe la tête et cligne l’oeil.
Le Docteur bolonais rabâche

Avec la basse aux sons traînés ;

Polichinelle, qui se fâche,

Se trouve une croche pour nez.
Heurtant Trivelin qui se mouche

Avec un trille extravagant,

A Colombine Scaramouche

Rend son éventail ou son gant.
Sur une cadence se glisse

Un domino ne laissant voir

Qu’un malin regard en coulisse

Aux paupières de satin noir.
Ah ! fine barbe de dentelle,

Que fait voler un souffle pur,

Cet arpège m’a dit : C’est elle !

Malgré tes réseaux, j’en suis sûr,
Et j’ai reconnu, rose et fraîche,

Sous l’affreux profil de carton,

Sa lèvre au fin duvet de pêche,

Et la mouche de son menton.