Thrène

Anatole Le Braz


C’est un soir d’octobre, à Beg-Meil.
Par les marches de l’étendue,

Rouges encor d’un sang vermeil,

La nuit pieuse est descendue

Pour ensevelir le soleil.
De ses mains ferventes et pures,

Elle a couché l’astre vital

Dans les somptueuses guipures

Du grand linceul occidental,
Et voici qu’au gouffre atlantique

Où le mort splendide a sombré

L’Océan roule son cantique,

Son immense Dies irae.
Les étoiles, une par une,

Piquent leurs cierges dans le ciel

Et, blanche Antigone, la lune

S’incline au tombeau fraternel.
Sur sa tristesse sidérale

Flottent, en crêpes d’argent clair,

Des pans de brume d’où s’exhale

Comme un goût de larmes dans l’air
***
O lune, immortelle pleureuse,

A ton deuil cosmique, ce soir,

Permets qu’une âme douloureuse

Mêle son humble désespoir.
Laisse-moi croire, pour une heure,

Que tu l’as peut-être entendu,

Mon cri d’atome humain qui pleure

L’être unique à jamais perdu.
Que de fois, que de fois, ô lune,

Nous avons, Elle et moi, peureux,

En ce même repli de dune,

Tremblé du crime d’être heureux !
Que de fois, sur ces mêmes sables,

Nous avons frissonné soudain

De sentir nos coeurs périssables

Frôlés par l’aile du destin !
Alors vers toi notre prière

Montait ; et ton regard en nous

Distillait, avec sa lumière,

Son dictame apaisant et doux.
***
O lune qui nous fus amie

En ces temps, hélas ! révolus,

La vie en qui j’avais ma vie,

Celle qui m’était tout n’est plus.
Coeur solitaire, corps sans âme,

Réduit à regretter sans fin

Ce qu’une tendresse de femme

Peut contenir de plus divin,
Je viens m’enivrer de ma peine,

Aux lieux qu’entre tous Elle élut,

Et leur offrir ma plainte vaine

Comme un triste et dernier salut.
***
A Beg-Meil, par un soir d’automne,

Fut composé ce thrène amer

Le long de la grève bretonne

Où, de Vorlenn à Toul-ar-Stêr,

Sonne le sanglot de la mer.