Tristesse En Mer

Théophile Gautier


Les mouettes volent et jouent ;

Et les blancs coursiers de la mer,

Cabrés sur les vagues, secouent

Leurs crins échevelés dans l’air.
Le jour tombe ; une fine pluie

Eteint les fournaises du soir,

Et le steam-boat crachant la suie

Rabat son long panache noir.
Plus pâle que le ciel livide

Je vais au pays du charbon,

Du brouillard et du suicide ;

– Pour se tuer le temps est bon.
Mon désir avide se noie

Dans le gouffre amer qui blanchit ;

Le vaisseau danse, l’eau tournoie,

Le vent de plus en plus fraîchit.
Oh ! je me sens l’âme navrée ;

L’Océan gonfle, en soupirant,

Sa poitrine désespérée,

Comme un ami qui me comprend.
Allons, peines d’amour perdues,

Espoirs lassés, illusions

Du socle idéal descendues,

Un saut dans les moites sillons !
A la mer, souffrances passées,

Qui revenez toujours, pressant

Vos blessures cicatrisées

Pour leur faire pleurer du sang !
A la mer, spectre de mes rêves,

Regrets aux mortelles pâleurs

Dans un coeur rouge ayant sept glaives,

Comme la mère des douleurs.
Chaque fantôme plonge et lutte

Quelques instants avec le flot

Qui sur lui ferme sa volute

Et l’engloutit dans un sanglot.
Lest de l’âme, pesant bagage,

Trésors misérables et chers,

Sombrez, et dans votre naufrage

Je vais vous suivre au fond des mers.
Bleuâtre, enflé, méconnaissable,

Bercé par le flot qui bruit,

Sur l’humide oreiller du sable

Je dormirai bien cette nuit !
Mais une femme dans sa mante

Sur le pont assise à l’écart,

Une femme jeune et charmante

Lève vers moi son regard,
Dans ce regard, à ma détresse

La Sympathie à bras ouverts

Parle et sourit, soeur ou maîtresse,

Salut, yeux bleus ! bonsoir, flots verts !
Les mouettes voient et jouent ;

Et les blancs coursiers de la mer,

Cabrés sur les vagues, secouent

Leurs crins échevelés dans l’air.