Un Jeune Qui S’en Va

Tristan Corbière


Morire.
Oh le printemps ! Je voudrais paître !

C’est drôle, est-ce pas : Les mourants

Font toujours ouvrir leur fenêtre,

Jaloux de leur part de printemps !
Oh le printemps ! Je veux écrire !

Donne-moi mon bout de crayon

– Mon bout de crayon, c’est ma lyre

Et là je me sens un rayon.
Vite ! j’ai vu, dans mon délire,

Venir me manger dans la main

La Gloire qui voulait me lire !

– La gloire n’attend pas demain.
Sur ton bras, soutiens ton poète,

Toi, sa Muse, quand il chantait,

Son Sourire quand il mourait,

Et sa Fête quand c’était fête !
Sultane, apporte un peu ma pipe

Turque, incrustée en faux saphir,

Celle qui va bien à mon type

Et ris ! C’est fini de mourir ;
Et viens sur mon lit de malade ;

Empêche la mort d’y toucher,

D’emporter cet enfant maussade

Qui ne veut pas s’aller coucher.
Ne pleure donc plus, je suis bête

Vois : mon drap n’est pas un linceul

Je chantais cela pour moi seul

Le vide chante dans ma tête
Retourne contre la muraille.

– Là l’esquisse un portrait de toi

Malgré lui mon oeil soûl travaille

Sur la toile C’était de moi.
J’entends bourdon de la fièvre

Un chant de berceau me monter :

 » J’entends le renard, le lièvre,

Le lièvre, le loup chanter.  »

Va ! nous aurons une chambrette

Bien fraîche, à papier bleu rayé ;

Avec un vrai bon lit honnête

À nous, à rideaux et payé !
Et nous irons dans la prairie

Pêcher à la ligne tous deux,

Ou bien mourir pour la patrie !

– Tu sais, je fais ce que tu veux.
Et nous aurons des robes neuves,

Nous serons riches à bâiller

Quand j’aurai revu mes épreuves !

– Pour vivre, il faut bien travailler
– Non ! mourir

La vie était belle

Avec toi ! mais rien ne va plus..

À moi le pompon d’immortelle

Des grands poètes que j’ai lus !
À moi, Myosotis ! Feuille morte

De Jeune malade à pas lent !

Souvenir de soi qu’on emporte

En croyant le laisser souvent !
– Décès : Rolla : l’Académie

Murger, Baudelaire : hôpital,

Lamartine : en perdant la vie

De sa fille, en strophes pas mal
Doux bedeau, pleureuse en lévite,

Harmonieux tronc des moissonnés

Inventeur de la larme écrite,

Lacrymatoire d’abonnés !
Moreau j’oubliais Hégésippe,

Créateur de l’art-hôpital

Depuis, j’ai la phtisie en grippe ;

Ce n’est plus même original.
– Escousse encor : mort en extase

De lui ; mort phtisique d’orgueil.

– Gilbert : phtisie et paraphrase

Rentrée, en se pleurant à l’oeil.
– Un autre incompris : Lacenaire,

Faisant des vers en amateur

Dans le goût anti-poitrinaire,

Avec Sanson pour éditeur.
– Lord Byron, gentleman-vampire,

Hystérique du ténébreux ;

Anglais sec, cassé par son rire,

Son noble rire de lépreux.
– Hugo : l’Homme apocalyptique,

L’Homme-Ceci-tûra-cela,

Meurt, gardenational épique ;

Il n’en reste qu’un celui-là !
Puis un tas d’amants de la lune,

Guère plus morts qu’ils n’ont vécu,

Et changeant de fosse commune

Sans un discours, sans un écu !
J’en ai lus mourir ! Et ce cygne

Sous le couteau du cuisinier :

– Chénier Je me sens mauvais signe !

De la jalousie. Ô métier !
Métier ! Métier de mourir

Assez, j’ai fini mon étude.

Métier : se rimer finir !

C’est une affaire d’habitude.
Mais non, la poésie est : vivre,

Paresser encore, et souffrir

Pour toi, maîtresse ! et pour mon livre ;

Il est là qui dort

– Non : mourir !
Sentir sur ma lèvre appauvrie

Ton dernier baiser se gercer,

La mort dans tes bras me bercer

Me déshabiller de la vie !
Charenton. Avril.