Un Rendez-vous

René-François Sully Prudhomme


Dans ce nid furtif où nous sommes,

Ô ma chère âme, seuls tous deux,

Qu’il est bon d’oublier les hommes,

Si près d’eux !
Pour ralentir l’heure fuyante,

Pour la goûter, il ne faut pas

Une félicité bruyante ;

Parlons bas.
Craignons de la hâter d’un geste,

D’un mot, d’un souffle seulement,

D’en perdre, tant elle est céleste,

Un moment.
Afin de la sentir bien nôtre,

Afin de la bien ménager,

Serrons-nous tout près l’un de l’autre

Sans bouger ;
Sans même lever la paupière :

Imitons le chaste repos

De ces vieux châtelains de pierre

Aux yeux clos,
Dont les corps sur les mausolées,

Immobiles et tout vêtus,

Loin de leurs âmes envolées

Se sont tus ;
Dans une alliance plus haute

Que les terrestres unions,

Gravement comme eux côte à côte,

Sommeillons. []