Un Songe (ii)

René-François Sully Prudhomme


À Jules Guiffrey.

J’étais, j’entrais au tombeau
Où mes aïeux rêvent ensemble.
Ils ont dit :  » La nuit lourde tremble ;
Est-ce l’approche d’un flambeau,

 » Le signal de la nouvelle ère
Qu’attend notre éternel ennui ?
— Non, c’est l’enfant, a dit mon père :
Je vous avais parlé de lui.

 » Il était au berceau ; j’ignore
S’il nous vient jeune ou chargé d’ans.
Mes cheveux sont tout blonds encore,
Les tiens, mon fils, peut-être blancs

 » — Non, père, au combat de la vie
Bientôt je suis tombé vaincu,
L’âme pourtant inassouvie :
Je meurs et je n’ai pas vécu.

 » — J’attendais près de moi ta mère :
Je l’entends gémir au-dessus !
Ses pleurs ont tant mouillé la pierre
Que mes lèvres les ont reçus.

 » Nous fûmes unis peu d’années
Après de bien longues amours ;
Toutes ses grâces sont fanées…
Je la reconnaîtrai toujours.

 » Ma fille a connu mon visage :
S’en souvient-elle ? Elle a changé.
Parle-moi de son mariage
Et des petits-enfants que j’ai.

 » — Un seul vous est né. — Mais toi-même,
N’as-tu pas de famille aussi ?
Quand on meurt jeune, c’est qu’on aime :
Qui vas-tu regretter ici ?

 » — J’ai laissé ma sœur et ma mère
Et les beaux livres que j’ai lus ;
Vous n’avez pas de bru, mon père ;
On m’a blessé, je n’aime plus.

 » — De tes aïeux compte le nombre :
Va baiser leurs fronts inconnus,
Et viens faire ton lit dans l’ombre
À côté des derniers venus.

 » Ne pleure pas ; dors dans l’argile
En espérant le grand réveil.
— O père, qu’il est difficile
De ne plus penser au soleil ! «