Une Heure Sonne Au Loin

Albert Samain


Une heure sonne au loin. Je ne sais où je vais.

Oh ! J’ai le coeur si plein de toi, si tu savais !

Je te vois, je t’entends. Devant moi solitaire

Une apparition blanche frôle la terre,

Comme une fée au fond des clairières, le soir.

Et cette ombre d’amour si radieuse à voir,

Elle a tes yeux, tes yeux d’émeraude, ô ma vie,

Dont la douceur étrange aux longs rêves convie,

Comme l’azur profond de la mer ou des cieux ;

Et sa robe qui glisse à plis silencieux,

Sa robe, c’est la tienne aussi, ma bien-aimée,

Ta robe de bohème onduleuse et lamée

Où l’or parmi la soie allume maint éclair,

Ta robe, fourreau mince et tiède de ta chair,

Dont le seul souvenir, effleurant ma narine,

Fait couler un ruisseau d’amour dans ma poitrine
Je suis seul. Le silence emplit les quais déserts.

L’âme en fleurs du printemps s’exhale dans les airs.

C’est une tiède nuit d’amant ou de poète,

Et j’ai l’amour à l’âme et l’amour à la tête,

Et j’ai soif de tes yeux pour me mettre à genoux !
Ce sont des mots sans suite, et des gestes si doux

Qu’ils semblent avoir peur de toucher, des mains jointes,

Des désirs par instant aigus comme des pointes

Et puis des nerfs crispés de la nuque au talon,

Toute l’âme perdue après son violon

Qui chante et qui sanglote et qui crie et qui râle,

Toute l’âme d’un grand enfant fiévreux et pâle
Des fiacres attardés roulent dans les lointains.

Sous les arbres émus de frissons incertains,

Des brises doucement circulent, attiédies,

Et poignantes au coeur comme des mélodies.

Le fleuve sourd ondule en moires de langueur

Et j’ai tout un bouquet d’étoiles dans le coeur !
Je t’aime. Mon sang crie après toi. J’ai la fièvre

De boire cette nuit idéale à ta lèvre,

D’étendre sous tes pieds, comme un manteau de roi,

Ma vie et de te dire, oh ! De te dire :   » Toi   »

Avec une langueur si tendre et si profonde

Qu’en la sentant sur toi, ta chair, toute, se fonde.