Vision

Albert Samain


Le soir tombe ; la nuit millénaire descendSur le temple écroulé pullulent les théâtres ;Et les villes de feu, les villes idolâtresBrûlent rouges au loin dans le soir saisissant.L’or-soleil s’est couché dans un marais de sang ;Et l’âme, sous son fard, suant des peurs verdâtresÉcoute au fond du ciel que contemplent les pâtresClouer dans l’ombre un grand cercueil retentissant.Tous les puits sont taris où buvait la souffrance.La terre, fatiguée, est lasse d’espéranceEt ne veut plus prier, tous ses dieux étant sourds.La croix où pend Jésus sur la grève est déserte,Et la mer qui s’en va, comme une épave inerteRoule, vide à ses pieds, le coeur des anciens Jours.IIMusique encens parfums, poisons, littérature ! Les fleurs vibrent dans les jardins effervescents ;Et l’Androgyne aux grands yeux verts phosphorescentsFleurit au charnier d’or d’un monde en pourriture.Aux apostats du Sexe, elle apporte en pâture,Sous sa robe d’or vert aux joyaux bruissants,Sa chair de vierge acide et ses spasmes grinçantsEt sa volupté maigre aiguisée en torture.L’archet mord jusqu’au sang l’âme des violons,L’art qui râle agité d’hystériques frissonsEn la sentant venir a redressé l’échineLe stigmate ardent brûle aux fronts hallucinés.Gloire aux sens ! Hosanna sur les nerfs forcenés.L’Antechrist de la chair visite les damnésVoici, voici venir les temps de l’Androgyne.