Watteau

Albert Samain


Au-dessus des grands bois profonds

L’étoile du berger s’allume

Groupes sur l’herbe dans la brume

Pizzicati des violons

Entre les mains, les mains s’attardent,

Le ciel où les amants regardent

Laisse un reflet rose dans l’eau ;

Et dans la clairière indécise,

Que la nuit proche idéalise,

Passe entre Estelle et Cydalise

L’ombre amoureuse de Watteau.
Watteau, peintre idéal de la fête jolie,

Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir,

Et tu donnas une âme inconnue au désir

En l’asseyant aux pieds de la mélancolie.
Tes bergers fins avaient la canne d’or au doigt ;

Tes bergères, non sans quelques façons hautaines,

Promenaient, sous l’ombrage où chantaient les fontaines,

Leurs robes qu’effilait derrière un grand pli droit
Dans l’air bleuâtre et tiède agonisaient les roses ;

Les coeurs s’ouvraient dans l’ombre au jardin apaisé,

Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser,

Fiançaient l’amour triste à la douceur des choses.
Les pèlerins s’en vont au pays idéal

La galère dorée abandonne la rive ;

Et l’amante à la proue écoute au loin, pensive,

Une flûte mourir, dans le soir de cristal
Oh ! Partir avec eux par un soir de mystère,

Ô maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté !

La mer est rose il souffle une brise d’été,

Et quand la nef aborde au rivage argenté
La lune doucement se lève sur Cythère.
L’éventail balancé sans trêve

Au rythme intime des aveux

Fait, chaque fois qu’il se soulève,

S’envoler au front des cheveux,

L’ombre est suave tout repose.

Agnès sourit ; Léandre pose

Sa viole sur son manteau ;

Et sur les robes parfumées,

Et sur les mains des bien-aimées,

Flotte, au long des molles ramées,

L’âme divine de Watteau.