Ma Douleur Égoïste

Faut-Il que ma douleur aussi soit égoïste ?
Faut-il que par instants je tressaille surpris
De trop souffrir pour moi ? — Dans quelle pose triste,
Près de quelle fenêtre ouvrant sur des flots gris,

Au fond desquels un peu de lumière résiste
Au noir déchirement de ses derniers débris,
Songes-tu, cependant que ton regard assiste
À cette mort du jour dans les cieux défleuris ?

Quel livre de chagrin et d’angoisse soufferte
Tient sa page la plus désespérée ouverte
Sous tes yeux pleins de pleurs, entre tes doigts tremblants ?

Sous quels grands arbres nus traînes-tu tes pas lents ?
Sur quel banc laisses-tu tomber ton corps inerte ?
Dans quel miroir vois-tu tes premiers cheveux blancs ?

Ma Douleur Est Au Cœur De Ma Vie

Ainsi que ma douleur est au cœur de ma vie,
Ta douleur, bien-aimée, est au cœur de la mienne ;
Et, comme mon chagrin saigne au fond de moi-même,
Au fond de mon chagrin saigne encor ta pensée.

Quand ma peine paraît de souffrir assouvie,
Il naît en elle une autre angoisse plus lointaine,
Dont elle n’est qu’un faible écho, qu’un pâle emblème,
Comme elle est elle-même en ces vers retracée.

Mais cette angoisse est trop profonde pour les mots,
Elle gît au delà des plus profonds sanglots,
Dans les gouffres obscurs de mon être abîmée,

Et noyée en mon sang qui la roule en ses flots :
Et la douleur de ma douleur, ô bien-aimée,
Doit pour toujours en moi rester inexprimée.

Parfois Dans Un Vieux Cœur

Parfois dans un vieux cœur d’où le souvenir fuit,
Plus pauvre, chaque jour, de toutes les pensées
Qui s’éloignent de lui, par troupes empressées
De l’abandonner seul au vide et à la nuit,

S’entend encor, lointain et faible, un joyeux bruit ;
Quelques émotions de ses amours passées
Chantent soudain parmi ses chambres délaissées,
Dans l’obscure stupeur qui se répand en lui ;

Pareilles à l’horloge épuisée et qui sonne
Faiblement les coups lents de ses dernières heures,
Dans un manoir désert par l’exil ou la mort ;

Sur les perrons disjoints croîtra la belladone,
L’eau suintera verdâtre au bord des chantepleures,
Le dernier son du Temps dans les couloirs s’endort.

Séparés Dans La Vie

Ainsi nous resterons séparés dans la vie,
Et nos cœurs et nos corps s’appelleront en vain
Sans se joindre jamais en un instant divin
D’humaine passion d’elle-même assouvie.

Puis, quand nous gagnera le suprême sommeil,
Ils t’enseveliront loin de mon cimetière ;
Nous serons exilés l’un de l’autre en la terre,
Après l’avoir été sous l’éclatant soleil ;

Des marbres différents porteront sur leur lame
Nos noms, nos tristes noms, à jamais désunis,
Et le puissant amour qui brûle dans notre âme,

Sans avoir allumé d’autre vie à sa flamme,
Et laissant moins de lui que le moindre des nids,
Tombera dans la nuit des néants infinis.

Sonnet

 » Où es-tu ? « , disait-elle, errant sur le rivage
Où des saules trempaient leurs feuillages tremblants ;
Et des larmes d’argent coulaient dans ses doigts blancs
Quand elle s’arrêtait, les mains sur son visage.

Et lui, errant aussi sur un sable sauvage
Où des joncs exhalaient de longs soupirs dolents,
Sous la mort du soleil, au bord des flots sanglants,
S’écriait :  » Où es-tu ? « , tordant ses mains de rage.

Les échos qui portaient leurs appels douloureux
Se rencontraient en l’air, et les mêlaient entre eux
En une plainte unique à la fois grave et tendre ;

Mais eux, que séparait un seul pli de terrain,
Plus désespérément se cherchèrent en vain,
Sans jamais s’entrevoir et sans jamais s’entendre.

Tes Chagrins Abolis

Va ! tu triompheras, ô noble bien-aimée !
De cet amour sacré qui fait saigner ton âme
Sort infailliblement et s’écoule un dictame
Par lequel tu seras guérie et parfumée !

Tes enfants grandiront, hélas ! entre nous deux :
Leur vie, ainsi qu’un mur tourné vers le soleil,
Dont les bourgeons éclos font un rideau vermeil,
Montera, te cachant mon destin ténébreux ;

Tu songeras, de moins en moins, que ma pensée
Meurt de l’autre côté, fleur dans l’ombre blessée ;
Dans ton cœur lentement tu redeviendras seule ;

Et cette floraison, dont une âme d’aïeule
S’emplit aux premiers mots confus d’un petit-fils,
Couvrira pour jamais tes chagrins abolis.

Une Tempête Souffle

Une tempête souffle, et sur l’immense plage
S’appesantit un ciel presque noir et cruel,
Où s’obstine le vol grisâtre d’un pétrel,
Qui le rend plus funèbre encore et plus sauvage ;

Un tourbillon de sable éperdu se propage
Vers un horizon blême où tout semble irréel ;
Il traîne sur la dune un lamentable appel
Fait du courroux dos vents et de cris de naufrage ;

Les joncs verts frissonnants sont pâles dans la brume ;
Sous le morne brouillard qui roule sur la mer,
Bondit, hurle et s’écroule un tumulte d’écume ;

Et dans ce vaste deuil qu’étreint ce ciel de fer,
Nous sentons dans nos cœurs l’indicible amertume
De nos baisers d’adieu flagellés par l’hiver.

Les Azurs

Splendides reflets bleus des parois des glaciers,
Qui plongez dans une ombre aussi bleue et splendide,
Où les pâles azurs des cristaux, des aciers,
Se réfractent sans fin en un saphir limpide,

Où les argents, tantôt nacrés, tantôt lucides,
Près desquels les rayons de lune sont grossiers,
S’unissent, en des jeux féeriques et rapides,
À des bleus assombris, somptueux et princiers ;

Gouffre idéalement bleuâtre, gouffre étrange,
Et dans lequel la main invisible d’un ange
Sème encor des béryls et des aigues-marines,

Je connais, ô glaciers, un abîme plus doux,
Plus riche et frissonnant de clartés divines,
Dans l’azur d’yeux plus purs et plus profonds que vous.

Les Calmes Regrets

Dans quels calmes regrets ton esprit résigné
Erre-t-il, y portant une tristesse auguste ;
Ou, frémissant de haine envers le sort injuste,
De quels âpres regrets ressort-il indigné ?

De quels secrets efforts, sans cesse triomphants
Et sans cesse repris, nourris-tu ton supplice ?
Et dans quels longs baisers aux fronts de tes enfants
Crois-tu pouvoir trouver le prix du sacrifice ?

Ah ! peut-être au moment où ta lèvre les touche,
Exécrable penser dont mon cœur s’effarouche
Plus que de tes sanglots les plus désespérés,

Peut-être le baiser s’arrête sur ta bouche,
Et trouve une amertume à ces fronts adorés,
À ces fronts innocents qui nous ont séparés !

Les Caresses Des Yeux

Les caresses des yeux sont les plus adorables ;
Elles apportent l’âme aux limites de l’être,
Et livrent des secrets autrement ineffables,
Dans lesquels seul le fond du coeur peut apparaître.

Les baisers les plus purs sont grossiers auprès d’elles ;
Leur langage est plus fort que toutes les paroles ;
Rien n’exprime que lui les choses immortelles
Qui passent par instants dans nos êtres frivoles.

Lorsque l’âge a vieilli la bouche et le sourire
Dont le pli lentement s’est comblé de tristesses,
Elles gardent encor leur limpide tendresse ;

Faites pour consoler, enivrer et séduire,
Elles ont les douceurs, les ardeurs et les charmes !
Et quelle autre caresse a traversé des larmes ?

À L’éternel Amour

Ô mer, ô mer immense et triste, qui déroules,
Sous les regards mouillés de ces millions d’étoiles,
Les longs gémissements de tes millions de houles,
Lorsque dans ton élan vers le ciel tu t’écroules ;

Ô ciel, ô ciel immense et triste, qui dévoiles,
Sur les gémissements de ces millions de houles,
Les regards pleins de pleurs de tes millions d’étoiles,
Quand l’air ne cache point la mer sous de longs voiles ;

Vous qui, par des millions et des millions d’années,
À travers les éthers toujours remplis d’alarmes.
L’un vers l’autre tendez vos âmes condamnées

À l’éternel amour qu’aucun temps ne consomme,
Il me semble, ce soir, que mon étroit cœur d’homme
Contient tous vos sanglots, contient toutes vos larmes.

Doux Air Mélancolique

Doux air mélancolique et suave qui passe
En lambeaux déchirés épars dans ces grands vents,
À leurs rugissements monstrueux tu t’enlaces,
Et glisses dans leur voix tes soupirs décevants ;

Car à peine on saisit, dans leur fureur, les traces
De tes frêles fragments, éplorés ou fervents,
Et ta pauvre douceur, mêlée à leurs menaces,
Fuit à peine entendue en leurs torrents mouvants.

Et pourtant elle est plus que la tempête énorme
Qui l’a prise en chemin, la disperse et l’enlève,
Car elle donne une âme à sa clameur informe,

Elle en fait la détresse où se débat un rêve ;
Et cet accent humain qu’il emporte transforme
En chagrin l’ouragan qui hurle sur la grève.

Je M’en Suis Venu Seul

Je m’en suis venu seul revoir notre vallée ;
Elle est déserte, elle est muette, c’est l’hiver.
Dans ses bois dépouillés comme elle est désolée !
La crête des coteaux dans le brouillard se perd ;

Les talus ont à peine un peu de gazon vert ;
La petite rivière au flot vif est gelée ;
La cascade est un bloc de glace amoncelée
Sous son vieux pont de bois, de givre recouvert ;

Les oiseaux sont blottis ; seul un martin-pêcheur,
Venu près du moulin chercher une eau courante,
S’envole ; des corbeaux traversent le ciel froid ;

Nul bruit que le fusil éloigné d’un chasseur ;
Déjà le soir étreint de tristesse navrante
Le paysage nu qui semble plus étroit.

L’acceptation

Je te vis dans un rêve après un triste adieu :
Tu marchais dans les plis pesants et magnifiques
D’une robe en velours d’un plus céleste bleu
Que celui des glaciers ou des flots atlantiques.

Quand vers l’orient clair jaillit un premier feu ;
Une gorgone d’or aux cruels yeux tragiques
L’agrafait à ton cou, mais un doux désaveu
Descendait de tes yeux azurés et pudiques ;

Derrière toi luisait une mer de lapis
Dont les flots étages montaient comme un parvis
Vers un grand ciel limpide aux bleuâtres splendeurs ;

Tu tenais dans tes mains de frais myosotis,
Sans me dire un seul mot tu me tendis ces fleurs,
Et j’y plongeai mon front pour y cacher mes pleurs.

Le Deuil

Le soleil est tombé dans les flots ; une barre
De lourds nuages gris qui pèsent sur la mer
S’allonge à l’horizon, et lentement s’empare
Du ciel où disparaît un reflet pâle et vert.

Un âpre vent se lève, annonçant que l’hiver
Avec ses ouragans et ses froids se prépare ;
La houle dure a pris une teinte de fer,
Sauf où blanchit un flot qui se dresse et s’effare.

Sur l’immense surface où tombe la nuit froide,
Égaré, seul, perdu, flotte un canard sauvage ;
Tantôt, battant de l’aile, il lève son cou roide

Comme pour voir au loin, puis inquiet il nage,
Ou plonge et reparaît pour se dresser encore ;
Les siens l’ont oublié ; la mer se décolore.