Voici Mon Mal

Parmi mes lys fanés je songe que c’est toi

Qui me fis le plus grand chagrin d’amour, Venise !

Tu m’as trahie autant qu’une femme et conquise

En me prenant ma force, et mon rêve et ma foi.
Je ne cherche plus rien dans Venise : l’ivresse

Des beaux palais n’est plus en moi ; le chant banal

Des gondoliers me fait haïr le Grand Canal,

Et je n’espère plus aimer la Dogaresse.
Voici mon mal : il est négligeable et profond.

Rendue indifférente à la beauté que j’aime,

J’erre, portant le deuil éternel de moi-même,

Parce que je n’ai pas de lauriers à mon front.

Vous Pour Qui J’écrivis

Vous pour qui j’écrivis, ô belles jeunes femmes !

Vous que, seules, j’aimais, relirez-vous mes vers

Par les futurs matins neigeant sur l’univers,

Et par les soirs futurs de roses et de flammes ?
Songerez-vous, parmi le désordre charmant

De vos cheveux épars, de vos robes défaites :

 » Cette femme, à travers les sanglots et les fêtes,

A porté ses regards et ses lèvres d’amant.  »
Pâles et respirant votre chair embaumée,

Dans l’évocation magique de la nuit,

Direz-vous :  » Cette femme eut l’ardeur qui me fuit

Que n’est-elle vivante ! Elle m’aurait aimée « 

Sur La Place Publique

Les nuages flottants déroulaient leur écharpe

Dans le ciel pur, de la couleur des fleurs de lin.

J’étais fervente et jeune et j’avais une harpe.

Le monde se paraît, suave et féminin.
Dans la forêt, des gris violets d’amarante

Réjouissaient mes yeux larges ouverts. J’entendais

Rire en moi, comme au fond d’un passé, l’âme errante

Et le cœur musical des pâtres irlandais.
La sève m’emplissait d’une multiple ivresse

Et je buvais ce vin merveilleux, à longs traits.

Ainsi j’errais, portant ma harpe et sa promesse,

Et je ne savais pas quel trésor je portais.
Un matin, je suivis des hommes et des femmes

Qui marchaient vers la ville aux toits bleus. J’ai quitté

Pour les suivre les bois pleins d’ombres et de flammes

Et j’ai porté ma harpe à travers la cité.
Puis, j’ai chanté debout sur la place publique

D’où montait une odeur de poisson desséché,

Mais, dans l’enivrement de ma propre musique,

Je ne percevais point la rumeur du marché.
Car je me souvenais que les arbres très sages

M’avaient parlé, dans le silence des grands bois.

A mon entour sifflaient les âpres marchandages

Mêlés aux quolibets des compères sournois.
Dans la foule criant son aigre convoitise

Une femme me vit et me tendit la main,

Mais, emportée ailleurs par l’appel d’une brise,

Celle-là disparut au tournant du chemin.
Je chantais franchement : ainsi chantent les pâtres.

Autour de moi, le bruit de la vile cessait,

Et, comme le couchant jetait ses lueurs d’âtres,

Je vis que j’étais seule et que le jour baissait.
Je me mis à chanter sans témoins, pour la joie

De chanter, comme on fait lorsque l’amour vous fuit,

Lorsque l’espoir vous raille et que l’oubli vous broie.

La harpe se brisa sous mes mains, dans la nuit.

Toi, Notre Père Odin

Le vent d’hiver s’élance, audacieux et fort,

Ainsi que les Vikings, en leur nobles colères.

La tempête a soufflé sur les pins séculaires

Et les flots ont bondi Venez, mes Dieux du Nord !
Vos yeux ont le reflet des lames boréales,

Les abîmes vous sont de faciles chemins,

Et vous êtes grands et sveltes comme les pins,

O maîtres des cieux froids et des races loyales !
Mes Dieux du Nord, hardis et blonds, réveillez-vous

De votre long sommeil dans les neiges hautaines,

Et faites retentir vos appels sur les plaines

Où se prolonge au soir le hurlement des loups.
Venez, mes Dieux du Nord aux faces aguerries,

Toi, notre père Odin, toi dont les cheveux d’or,

Freya, sont pleins d’odeurs, et toi, valeureux Thor,

Toi, Fricka volontaire, et vous, mes Valkyries !
Ecoutez-moi, mes Dieux, pareils aux clairs matins :

Je suis la fille de vos Skaldes vénérables,

De ceux qui vous louaient, debout auprès des tables

Où les héros buvaient l’hydromel des festins.
Venez, mes Dieux puissants, car notre hiver est proche,

Nous allons rire avec les joyeux ouragans,

Nous abattrons le chêne épargné par les ans,

Et les monts trembleront jusqu’en leur cœur de roche !
Nous poserons nos pieds triomphants sur les mers,

Et nous réjouirons de la danse des vagues ;

Pour nous s’animeront les brumes, formes vagues,

Et pour nous nous brilleront les sillons de l’éclair.
Les mouettes crieront vers nous et vers l’otage

Que nous apporterons dans le creux de nos mains

Or voici qu’on entend les combats surhumains

Et le cri des vaincus sur le blême rivage.
Voici, mes Dieux, que vous riez comme autrefois

Et que l’aigle tournoie au-dessus de son aire.

Nous avons déchaîné la meute du tonnerre,

Et les falaises ont reconnu notre voix.
La terre écoutera nos farouches musiques,

Et les cieux révoltés ploieront sous notre effort

Venez à moi qui vous attends, mes Dieux du Nord !

Je suis la fille de vos Skaldes héroïques

Vaincue

Le couchant est semblable à la mort d’un poète

Ah ! pesanteur des ans et des songes vécus !

Ici, je goûte en paix l’heure de la défaite,

Car le soir pitoyable est l’ami des vaincus.
Mes vers n’ont pas atteint à la calme excellence,

Je l’ai compris, et nul ne les lira jamais

Il me reste la lune et le proche silence,

Et les lys, et surtout la femme que j’aimais
Du moins, j’aurai connu la splendeur sans limite

De la couleur, de la ligne, de la senteur

J’aurai vécu ma vie ainsi que l’on récite

Un poème, avec art et tendresse et lenteur.
Mes mains gardent l’odeur des belles chevelures.

Que l’on m’enterre avec mes souvenirs, ainsi

Qu’on enterrait avec les reines leurs parures

J’emporterai là-bas ma joie et mon souci
Isis, j’ai préparé la barque funéraire

Que l’on remplit de fleurs, d’épices et de nard,

Et dont la voile flotte en des plis de suaire

Les rituels rameurs sont prêts Il se fait tard
Sous la protection auguste de tes ailes,

O Déesse ! j’irai vers les prés sans avril

Je partirai, parmi les odes fraternelles,

Sur un fleuve plus large et plus noir que le Nil.
Et que mon cœur soit lourd dans ta juste balance,

Lorsque j’arriverai près du trône fatal

Où le silence noir est plein de vigilance

Et que servent les Dieux à têtes de chacal.
Isis, fais-moi rejoindre, au fond des plaines nues,

Les poètes obscurs qui savent les affronts

Et qui passent, chantant leurs strophes inconnues

Dans le soir éternel qui pèse sur leurs fronts

Vers Lesbos

Tu viendras, les yeux pleins du soir et de l’hier

Et ce sera par un beau couchant sur la mer.
Frêle comme un berceau posé sur les flots lisses,

Notre barques sera pleine d’ambre et d’épices.
Les vents s’inclineront, soumis à mon vouloir.

Je te dirai :  » La mer nous appartient, ce soir.  »
Tes doigts ressembleront aux longs doigts des noyées.

Nous irons au hasard, les voiles déployées.
Levant tes yeux surpris, tu me demanderas :

 » Dans quel lit inconnu dormirai-je en tes bras ?  »
Des oiseaux chanteront, cachés parmi les voiles.

Nous verrons se lever les premières étoiles.
Tu me diras :  » Les flots se courbent sous ma main

Et quel est ce pays où nous vivrons demain ?  »
Mais je te répondrai :  » L’onde nocturne est blême,

Et nous sommes encor loin de l’île que j’aime.
 » Ferme tes yeux lassés par le voyage et dors

Comme en ta chambre close aux rumeurs du dehors
 » Telle, dans un verger, une femme qui chante,

Le bonheur nous attend dans cette île odorante.
 » Couvre ta face pâle avec tes cheveux roux.

L’heure est calme et la paix de la mer est sur nous.
 » Ne t’inquiète point Je suis accoutumée

Aux risques de la mer et des vents, Bien-Aimée  »
Sous la protection du croissant argentin,

Tu dormiras jusqu’à l’approche du matin.
Les plages traceront au loin la grise marge

De leurs sables Tes yeux s’ouvriront sur le large.
Tu m’interrogeras, non sans un peu d’effroi.

Des chants mystérieux parviendront jusqu’à toi
Tu me diras, avec des rougeurs ingénues :

 » Rien n’est aussi troublant que ces voix inconnues.
 » Leur souffle harmonieux évente mon front las :

Mais l’aube est sombre encore et je ne comprend pas.
 » Notre mauvais destin saura-t-il nous rejoindre

Au fond de ce matin craintif que je vois poindre ?  »
Je te dirai, fermant tes lèvres d’un baiser :

 » Le bonheur est là-bas Car il faut tout oser
 » Là-bas, nous entendrons la suprême musique

Et, vois, nous abordons à l’île chimérique « 

Viens, Déesse De Kupros

Viens, Déesse de Kupros, et verse

délicatement dans les coupes d’or le

nectar mêlé de joies.

Psappha
Mon orgueil n’a connu que le blâme et l’affront,

Et l’impossible gloire au loin rit et chatoie

Puisque le noir laurier ne ceindra point mon front,

Remplis la coupe d’or et verse-moi la joie !
Je me couronnerai de pampre, vers le soir.

Grâce au vin bienfaisant qui chante dans les moelles,

Je me verrai marcher vers l’azur et m’asseoir

Parmi les Dieux, devant le festin des étoiles.
Verse le vin de Chypre et le vin de Lesbos,

Dont la chaude langueur sourit et s’insinue,

Et, l’heure étant sacrée au roux Dionysos,

Prends le thyrse odorant et danse, ardente et nue.
Je bois l’été, le chant des cigales, les fruits,

Les fleurs et le soleil dans le creux de l’amphore ;

Car la nuit du festin est brève entre les nuits

Et le pampre divin se flétrit dès l’aurore.

Viviane

Une odeur fraîche, un bruit de musique étouffée

Sous les feuilles, et c’est Viviane la fée.
Elle imite, cachée en un fouillis de fleurs,

Le rire suraigu des oiseaux persifleurs.
Souveraine fantasque, elle s’attarde et rôde

Dans la forêt, comme en un palais d’émeraude.
L’eau qui miroite a la couleur de son regard.

Elle se voile des dentelles du brouillard.
Parfois, une langueur monte de l’herbe et plane :

Les violettes ont salué Viviane.
Sa robe a des lueurs de perles et d’argent,

Son front est variable et son cœur est changeant.
Son pouvoir féminin s’insinue à la brune :

Elle devient irrésistible au clair de lune.
Des pâtres ont cru voir, de leurs yeux ingénus,

Des serpents verts glisser le long de ses bras nus.
A minuit, la plus belle étoile la couronne ;

Parfois elle est cruelle et parfois elle est bonne.
Et Viviane est plus puissante que le sort ;

Elle porte en ses mains le sommeil et la mort.
Plus que l’espoir et plus que le songe, elle est belle.

Les plus grands enchanteurs sont des enfants près d’elle.
Près d’elle, la mémoire est un rêve aboli.

Son magique baiser est plus froid que l’oubli.
Ses cheveux sont défaits et le soleil les dore.

Chaque matin, elle est plus blonde que l’aurore.
Ondoyante, elle sait promettre et décevoir.

Vers le couchant, elle est rousse comme le soir.
A l’heure vague où le regret se dissimule,

Elle a les yeux lointains et gris du crépuscule.
Lorsque le fil ambré du croissant tremble et luit

Sur les chênes, elle est brune comme la nuit.
Des rois ont partagé son palais et sa table,

Mais nul n’a jamais vu sa face véritable.
Elle renaît, elle est plus belle chaque jour,

Et ses illusions trompent le simple amour.
Elle erre, comme un vent d’avril, sous la ramée,

Et vous reconnaissez en elle votre aimée.
Elle est celle qu’on ne rencontre qu’une fois.

Ecoutez Nulle voix n’est pareille à sa voix.
Elle approche, et ses doigts effeuillent des corolles.

Vous tremblez Vous avez oublié les paroles
Mais vous savez le bois merveilleux l’a chanté

Qu’elle vous appartient depuis l’éternité.
Elle a changé de nom, de voix et de visage ;

Malgré tout, vous l’avez reconnue au passage.
Elle réveille en vous tous les anciens désirs.

A l’ombre de ses pas brillent des souvenirs.
Vous l’avez pressentie et vous l’avez rêvée

Longuement, et surtout vous l’avez retrouvée.
Elle trame pour vous des jardins et des ciels,

Et vous vous endormez en ses bras éternels.

Où Donc Irai-je ?

Nul flot ne bouge, nul rameau ne se balance

Le gris se fait plus gris, le noir se fait plus noir,

Et le chant des oiseaux ne vaut pas le silence

Où donc irai-je, avec mon cœur, par ce beau soir ?
Dans le ciel du couchant triomphal, les nuages

Roulent, lourds et dorés comme des chariots

Je suis lasse des jours, des voix et des visages

Et des pleurs refoulés et des muets sanglots
Toi qui ressembles aux royales amoureuses,

Revis auprès de moi les bonheurs effacés

A l’avenir chargé de ses roses fiévreuses

Je préfère la pourpre et l’or des temps passés
Soyons lentes, parmi les choses trop hâtives

Il ne faut rien chercher Il ne faut rien vouloir

Allons en pleine mer, sans aborder aux rives

Me suivras-tu, vers l’infini, par ce beau soir ?

Par Les Soirs Futurs

Non ! par les soirs futurs de roses et de flammes,

Mystérieux ainsi que les temples hindous,

Nul ne saura mon nom et nulle d’entre vous

Ne redira mes vers, ô belles jeunes femmes !
Nulle de vous n’aura le caprice charmant

De regretter l’amour d’une impossible amie,

Et d’appeler tout bas, désireuse et blêmie,

L’impérieux baiser de mes lèvres d’amant.
Vous chercherez l’amour, fraîches et parfumées,

Tournant vers l’avenir vos pas irrésolus,

Et nulle d’entre vous ne se souviendra plus

De moi, qui vous aurais si gravement aimées

Paroles À L’amie

Tu me comprends : je suis un être médiocre,

Ni bon, ni très mauvais, paisible, un peu sournois.

Je hais les lourds parfums et les éclats de voix,

Et le gris m’est plus cher que l’écarlate ou l’ocre.
J’aime le jour mourant qui s’éteint par degrés,

Le feu, l’intimité claustrale d’une chambre

Où les lampes, voilant leurs transparences d’ambre,

Rougissent le vieux bronze et bleuissent le grès.
Les yeux sur le tapis plus lisse que le sable,

J’évoque indolemment les rives aux pois d’or

Où la clarté des beaux autrefois flotte encor

Et cependant je suis une grande coupable.
Vois : j’ai l’âge où la vierge abandonne sa main

A l’homme que sa faiblesse cherche et redoute,

Et je n’ai point choisi le compagnon de route,

Parce que tu parus au tournant du chemin.
L’hyacinthe saignait sur les rouges collines,

Tu rêvais et l’Eros marchait à ton côté

Je suis femme, je n’ai point droit à la beauté.

On m’avait condamnée aux laideurs masculines.
Et j’eus l’inexcusable audace de vouloir

Le sororal amour fait de blancheurs légères,

Le pas furtif qui ne meurtrit point les fougères

Et la voix douce qui vient s’allier au soir.
On m’avait interdit tes cheveux, tes prunelles,

Parce que tes cheveux sont longs et pleins d’odeurs

Et parce que tes yeux ont d’étranges ardeurs.

Et se troublent ainsi que les ondes rebelles.
On m’a montrée du doigt en un geste irrité,

Parce que mon regard cherchait ton regard tendre

En nous voyant passer, nul n’a voulu comprendre

Que je t’avais choisie avec simplicité.
Considère la loi vile que je transgresse

Et juge mon amour, qui ne sait point le mal,

Aussi candide, aussi nécessaire et fatal

Que le désir qui joint l’amant à la maîtresse.
On n’a point lu combien mon regard était clair

Sur le chemin où me conduit ma destinée,

Et l’on a dit :  » Quelle est cette femme damnée

Que ronge sourdement la flamme de l’enfer ?  »
Laissons-les au souci de leur morale impure,

Et songeons que l’aurore a des blondeurs de miel,

Que le jour sans aigreur et que la nuit sans fiel

Viennent, tels des amis dont la bonté rassure
Nous irons voir le clair d’étoiles sur les monts

Que nous importe, à nous, le jugement des hommes ?

Et qu’avons-nous à redouter, puisque nous sommes

Pures devant la vie et que nous nous aimons ?

Pénitentes Espagnoles

Le repentir songeur n’use plus leurs genoux.

Parmi les champs malsains et les villes malades

Elles dansent, ainsi que de noires Ménades.

Parfois le vent du soir éteint leurs cierges roux.
Elles ont coupé leurs chevelures altières ;

Le cilice a mordu leurs seins endoloris

Leurs psaumes, soupirés ou jetés à grands cris,

S’accompagnent du son rauque des grelottières.
Pourtant, il dort au fond de leurs yeux espagnols

Des souvenirs qui sont comme un jardin mauresque

Où le jet d’eau retrace une blanche arabesque,

Où s’exaltent les voix de mille rossignols.
Et c’est en vain que ces lascives pénitentes

Lancent publiquement leurs clameurs de remords

Jusqu’au jour où les vers rongeront leurs yeux morts,

Leur chair n’oubliera pas ses langueurs consentantes.
Leurs flancs meurtris sont prêts encore aux pâmoisons,

Et leur bouche d’amante ouvre sa rose tiède,

Car le vent de Grenade et le vent de Tolède

Mêlent leurs sourds parfums au bruit des oraisons.
Elles ne verront point, de leurs yeux de fiévreuses,

Le ciel où l’on n’a plus de souvenirs d’amour,

D’où, froide en sa blancheur, l’éternité du jour

Chasse les voluptés aux ferveurs ténébreuses.
Elles n’entreront point au ciel limpide et clair,

Mais, dans la nuit ardente où pleurent les damnées,

L’amour, ressuscitant du tombeau des années,

Saura leur alléger les tourments de l’enfer.

Pilori

Pendant longtemps, je fus clouée au pilori,

Et des femmes, voyant que je souffrais, ont ri.
Puis, des hommes ont pris dans leurs mains une boue

Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue.
Les pleurs montaient en moi, houleux comme des flots,

Mais mon orgueil me fit refouler mes sanglots.
Je les voyais ainsi, comme à travers un songe

Affreux et dont l’horreur s’irrite et se prolonge.
La place était publique et tous étaient venus,

Et les femmes jetaient des rires ingénus.
Ils se lançaient des fruits avec des chansons folles,

Et le vent m’apportait le bruit de leurs paroles.
J’ai senti la colère et l’horreur m’envahir.

Silencieusement, j’appris à les haïr.
Les insultes cinglaient, comme des fouets d’ortie.

Lorsqu’ils m’ont détachée enfin, je suis partie.
Je suis partie au gré des vents. Et depuis lors

Mon visage est pareil à la face des morts.

Psappha Revit

La lune se levait autrefois à Lesbos

Sur le verger nocturne où veillaient les amantes.

L’amour rassasié montait des eaux dormantes

Et sanglotait au cœur profond des sarbitos.
Psappha ceignait son front d’auguste violettes

Et célébrait l’Eros qui s’abat comme un vent

Sur les chênes Atthis l’écoutait en rêvant,

Et la torche avivait l’éclat des bandelettes.
Les rives flamboyaient, blondes sous les pois d’or

Les vierges enseignaient aux belles étrangères

Combien l’ombre est propice aux caresses légères,

Et le ciel et la mer déployaient leur décor.
Certaines d’entre nous ont conservé les rites

De ce brûlant Lesbos doré comme un autel.

Nous savons que l’amour est puissant et cruel,

Et nos amantes ont les pieds blancs des Kharites.
Nos corps sont pour leur corps un fraternel miroir.

Nos compagnes, aux seins de neige printanière,

Savent de quelle étrange et suave manière

Psappha pliait naguère Atthis à son vouloir.
Nous adorons avec des candeurs infinies,

En l’émerveillement d’un enfant étonné

A qui l’or éternel des mondes fut donné

Psappha revit, par la vertu des harmonies.
Nous savons effleurer d’un baiser de velours,

Et nous savons étreindre avec des fougues blêmes ;

Nos caresses sont nos mélodieux poèmes

Notre amour est plus grand que toutes les amours.
Nous redisons ces mots de Psappha, quand nous sommes

Rêveuses sous un ciel illuminé d’argent :

 » O belles, envers vous mon cœur n’est point changeant  »

Celles que nous aimons ont méprisé les hommes.
Nos lunaires baisers ont de pâles douceurs,

Nos doigts ne froissent point le duvet d’une joue,

Et nous pouvons, quand la ceinture se dénoue,

Etre tout à la fois des amants et des sœurs.
Le désir est en nous moins fort que la tendresse.

Et cependant l’amour d’une enfant nous dompta

Selon la volonté de l’âpre Aphrodita,

Et chacune de nous demeure sa prêtresse.
Psappha revit et règne en nos corps frémissants ;

Comme elle, nous avons écouté la sirène,

Comme elle encore, nous avons l’âme sereine,

Nous qui n’entendons point l’insulte des passants.
Ferventes, nous prions :  » Que la nuit oit doublée

Pour nous dont le baiser craint l’aurore, pour nous

Dont l’Eros mortel a délié les genoux,

Qui sommes une chair éblouie et troublée  »
Et nos maîtresses ne sauraient nous décevoir,

Puisque c’est l’infini que nous aimons en elles

Et puisque leurs baisers nous rendent éternelles,

Nous ne redoutons point l’oubli dans l’Hadès noir.
Ainsi, nous les chantons, l’âme sonore et pleine.

Nos jours sans impudeur, sans crainte ni remords,

Se déroulent, ainsi que de larges accords,

Et nous aimons, comme on aimait à Mytilène.

Qu’une Vague L’emporte

La marée, en dormant, prolonge un souffle égal,

L’âme des conques flotte et bruit sur les rives

Tout m’est hostile, et ma jeunesse me fait mal.

Je suis lasse d’aimer les formes fugitives.

Debout, je prends mon cœur où l’amour fut hier

Si puissant, et voici : je le jette à la mer.
Qu’une vague légère et dansante l’emporte,

Que la mer l’associe à son profond travail

Et l’entraîne à son gré, comme une chose morte,

Qu’un remous le suspende aux branches de corail,

Que le vouloir des vents contraires le soulève

Et qu’il roule, parmi les galets, sur la grève.
Qu’il hésite et qu’il flotte, un soir, emprisonné

Par la longue chevelure des algues blondes,

Que le songe de l’eau calme lui soit donné

Dans le fallacieux crépuscule des ondes

Et que mon cœur, soumis enfin, tranquille et doux,

Obéisse au vouloir du vent et des remous.
Je le jette à la mer, comme l’anneau des Doges,

L’anneau d’or que les flots oublieux ont terni,

Et qui tomba, parmi les chants et les éloges,

Dans le bleu transparent, dans le vert infini

L’heure est vaste, les morts charmantes sont en elles,

Et je donne mon cœur à la mer éternelle.