Naissance De Vénus

De sa profonde mère, encor froide et fumante,

Voici qu’au seuil battu de tempêtes, la chair

Amèrement vomie au soleil par la mer,

Se délivre des diamants de la tourmente.
Son sourire se forme, et suit sur ses bras blancs

Qu’éplore l’orient d’une épaule meurtrie,

De l’humide Thétis la pure pierrerie,

Et sa tresse se fraye un frisson sur ses flancs.
Le frais gravier, qu’arrose et fuit sa course agile,

Croule, creuse rumeur de soif, et le facile

Sable a bu les baisers de ses bonds puérils;
Mais de mille regards ou perfides ou vagues,

Son oeil mobile mêle aux éclairs de périls

L’eau riante, et la danse infidèle des vagues.

Narcisse Parle

Narcissiae placandis manibus.
Ô frères! tristes lys, je languis de beauté

Pour m’être désiré dans votre nudité,

Et vers vous, Nymphe, Nymphe, ô Nymphe des fontaines,

Je viens au pur silence offrir mes lames vaines.
Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.

La voix des sources change et me parle du soir;

J’entends l’herbe d’argent grandir dans l’ombre sainte,

Et la lune perfide élève son miroir

Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte.
Et moi! De tout mon coeur dans ces roseaux jeté,

Je languis, ô saphir, par ma triste beauté!

Je ne sais plus aimer que l’eau magicienne

Où j’oubliai le rire et la rose ancienne.
Que je déplore ton éclat fatal et pur,

Si mollement de moi fontaine environnée,

Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur

Mon image de fleurs humides couronnée!
Hélas! L’image est vaine et les pleurs éternels!

À travers les bois bleus et les bras fraternels,

Une tendre lueur d’heure ambiguë existe,

Et d’un reste du jour me forme un fiancé

Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste

Délicieux démon, désirable et glacé!
Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée,

Ô forme obéissante à mes yeux opposée!

Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs!

Mes lentes mains dans l’or adorable se lassent

D’appeler ce captif que les feuilles enlacent,

Et je crie aux échos les noms des dieux obscurs!
Adieu, reflet perdu sur l’onde calme et close,

Narcisse ce nom même est un tendre parfum

Au coeur suave. Effeuille aux mânes du défunt

Sur ce vide tombeau la funérale rose.
Sois, ma lèvre, la rose effeuillant le baiser

Qui fasse un spectre cher lentement s’apaiser,

Car la nuit parle à demi-voix, proche et lointaine,

Aux calices pleins d’ombre et de sommeils légers.

Mais la lune s’amuse aux myrtes allongés.
Je t’adore, sous ces myrtes, ô l’incertaine

Chair pour la solitude éclose tristement

Qui se mire dans le miroir au bois dormant.

Je me délie en vain de ta présence douce,

L’heure menteuse est molle aux membres sur la mousse

Et d’un sombre délice enfle le vent profond.
Adieu, Narcisse Meurs! Voici le crépuscule.

Au soupir de mon coeur mon apparence ondule,

La flûte, par l’azur enseveli module

Des regrets de troupeaux sonores qui s’en vont.

Mais sur le froid mortel où l’étoile s’allume,

Avant qu’un lent tombeau ne se forme de brume,

Tiens ce baiser qui brise un calme d’eau fatal!

L’espoir seul peut suffire à rompre ce cristal.

La ride me ravisse au souffle qui m’exile

Et que mon souffle anime une flûte gracile

Dont le joueur léger me serait indulgent!
Évanouissez-vous, divinité troublée!

Et, toi, verse à la lune, humble flûte isolée,

Une diversité de nos larmes d’argent.

Orphée

Je compose en esprit, sous les myrtes, Orphée

L’Admirable! le feu, des cirques purs descend;

Il change le mont chauve en auguste trophée

D’où s’exhale d’un dieu l’acte retentissant.
Si le dieu chante, il rompt le site tout-puissant;

Le soleil voit l’horreur du mouvement des pierres;

Une plainte inouïe appelle éblouissants

Les hauts murs d’or harmonieux d’un sanctuaire.
Il chante, assis au bord du ciel splendide, Orphée!

Le roc marche, et trébuche; et chaque pierre fée

Se sent un poids nouveau qui vers l’azur délire!
D’un Temple à demi nu le soir baigne l’essor,

Et soi-même il s’assemble et s’ordonne dans l’or

À l’âme immense du grand hymne sur la lyre!

Profusion Du Soir

Poème Abandonné
Du soleil soutenant la puissante paresse

Qui plane et s’abandonne à l’oeil contemplateur,

Regard! Je bois le vin céleste, et je caresse

Le grain mystérieux de l’extrême hauteur.
Je porte au sein brûlant ma lucide tendresse,

Je joue avec les feux de l’antique inventeur;

Mais le dieu par degrés qui se désintéresse

Dans la pourpre de l’air s’altère avec lenteur.
Laissant dans les champs purs battre toute l’idée,

Les travaux du couchant dans la sphère vidée

Connaissent sans oiseaux leur ancienne grandeur.
L’ange frais de l’oeil nu pressent dans sa pudeur,

Haute nativité d’étoile élucidée,

Un diamant agir qui berce la splendeur
*
Ô soir, tu viens épandre un délice tranquille,

Horizon des sommeils, stupeur des coeurs pieux,

Persuasive approche, insidieux reptile,

Et rose que respire un mortel immobile

Dont l’oeil dore s’engage aux promesses des cieux.
*
Sur tes ardents autels son regard favorable

Brûle, l’âme distraite, un passé précieux.

Il adore dans l’or qui se rend adorable

Bâtir d’une vapeur un temple mémorable,

Suspendre au sombre éther son risque et son récif,

Et vole, ivre des feux d’un triomphe passif,

Sur l’abime aux ponts d’or rejoindre la Fortune;

-Tandis qu’aux bords lointains du Théâtre pensif,

Sous un masque léger glisse la mince lune
*
Ce vin bu, l’homme bâille, et brise le flacon.

Aux merveilles du vide il garde une rancune;

Mais le charme du soir fume sur le balcon

Une confusion de femme et de flocon
*
-Ô Conseil! Station solennelle! Balance

D’un doigt doré pesant les motifs du silence!

Ô sagesse sensible entre les dieux ardents!

-De l’espace trop beau, préserve-moi, balustre!

Là, m’appelle la mer! Là, se penche l’illustre

Vénus Vertigineuse avec ses bras fondants!
*
Mon oeil, quoiqu’il s’attache au sort souple des ondes,

Et boive comme en songe à l’éternel verseau,

Garde une chambre fixe et capable des mondes;

Et ma cupidité des surprises profondes

Voit à peine au travers du transparent berceau

Cette femme d’écume et d’algue et d’or que roule

Sur le sable et le sel la meule de la houle.
*
Pourtant je place aux cieux les ébats d’un esprit;

Je vois dans leurs vapeurs des terres inconnues,

Des déesses de fleurs feindre d’être des nues,

Des puissances d’orage d’errer a demi nues,

Et sur les roches d’air du soir qui s’assombrit,

Telle divinité s’accoude. Un ange nage.

Il restaure l’espace à chaque tour de rein.

Moi, qui jette ici-bas l’ombre d’un personnage,

Toutefois délié dans le plein souverain,

Je me sens qui me trempe, et pur qui me dédaigne!

Vivant au sein futur le souvenir marin,

Tout le corps de mon choix dans mes regards se baigne!
*
Une crête écumeuse, énorme et colorée,

Barre, puissamment pure, et plisse le parvis.

Roule jusqu’à mon coeur la distance dorée,

Vague! Croulants soleils aux horizons ravis,

Tu n’iras pas plus loin que la ligne ignorée

Qui divise les dieux des ombres où je vis.
*
Une volute lente et longue d’une lieue

Semant les charmes lourds de sa blanche torpeur

Où se joue une joie, une soif d’être bleue,

Tire le noir navire épuisé de vapeur
*
Mais pesants et neigeux les monts du crépuscule,

Les nuages trop pleins et leurs seins copieux,

Toute la majesté de l’Olympe recule,

Car voici le signal, voici l’or des adieux,

Et l’espace a humé la barque minuscule
*
Lourds frontons du sommeil toujours inachevés,

Rideaux bizarrement d’un rubis relevés

Pour le mauvais regard d’une sombre planète,

Les temps sont accomplis, les désirs se sont tus,

Et dans la bouche d’or, bâillements combattus,

S’écartèlent les mots que charmait le poète

Les temps sont accomplis, les désirs se sont tus.
*
Adieu, Adieu! Vers vous, ô mes belles images,

Mes bras tendent toujours insatiable port!

Venez, effarouchés, hérissant vos plumages,

Voiliers aventureux que talonne la mort!

Hâtez-vous, hâtez-vous! La nuit presse! Tantale

Va périr! Et la joie éphémère des cieux!

Une rose naguère aux ténèbres fatale,

Une toute dernière rose occidentale

Pâlit affreusement sur le soir spacieux

Je ne vois plus frémir au mât du belvédère

Ivre de brise un sylphe aux couleurs de drapeau,

Et ce grand port n’est plus qu’un noir débarcadère

Couru du vent glacé que sent venir ma peau!
Fermez-vous! Fermez-vous! Fenêtres offensées!

Grands yeux qui redoutez la véritable nuit!

Et toi, de ces hauteurs d’astres ensemencées,

Accepte, fécondé de mystère et d’ennui,

Une maternité muette de pensées

Au Bois Dormant

La princesse, dans un palais de rose pure,

Sous les murmures, sous la mobile ombre dort,

Et de corail ébauche une parole obscure

Quand les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.
Elle n’écoute ni les gouttes, dans leurs chutes,

Tinter d’un siècle vide au lointain le trésor,

Ni, sur la forêt vague, un vent fondu de flûtes

Déchirer la rumeur d’une phrase de cor.
Laisse, longue, l’écho rendormir la diane,

Ô toujours plus égale à la molle liane

Qui se balance et bat tes yeux ensevelis.
Si proche de ta joue et si lente la rose

Ne va pas dissiper ce délice de plis

Secrètement sensible au rayon qui s’y pose.

Un Feu Distinct

Un feu distinct m’habite, et je vois froidement

La violente vie illuminée entière

Je ne puis plus aimer seulement qu’en dormant

Ses actes gracieux mélangés de lumière.
Mes jours viennent la nuit me rendre des regards,

Après le premier temps de sommeil malheureux;

Quand le malheur lui-même est dans le noir épars

Ils reviennent me vivre et me donner des yeux.
Que si leur joie éclate, un écho qui m’éveille

N’a rejeté qu’un mort sur ma rive de chair,

Et mon rire étranger suspend à mon oreille,
Comme à la vide conque un murmure de mer,

Le doute -sur le bord d’une extrême merveille,

Si je suis, si je fus, si je dors ou je veille?

Baignée

Un fruit de chair se baigne en quelque jeune vasque,

(Azur dans les jardins tremblants) mais hors de l’eau,

Isolant la torsade aux puissances de casque,

Luit le chef d’or que tranche à la nuque un tombeau.
Éclose la beauté par la rose et l’épingle!

Du miroir même issue où trempent ses bijoux,

Bizarres feux brisés dont le bouquet dur cingle

L’oreille abandonnée aux mots nus des flots doux.
Un bras vague inondé dans le néant limpide

Pour une ombre de fleur à cueillir vainement

S’effile, ondule, dort par le délice vide,
Si l’autre, courbé pur sous le beau firmament,

Parmi la chevelure immense qu’il humecte,

Capture dans l’or simple un vol ivre d’insecte.

Valvins

Si tu veux dénouer la forêt qui t’aère

Heureuse, tu te fonds aux feuilles, si tu es

Dans la fluide yole à jamais littéraire,

Traînant quelques soleils ardemment situés
Aux blancheurs de son flanc que la Seine caresse

Émue, ou pressentant l’après-midi chanté,

Selon que le grand bois trempe une longue tresse,

Et mélange ta voile au meilleur de l’été.
Mais toujours près de toi que le silence livre

Aux cris multipliés de tout le brut azur,

L’ombre de quelque page éparse d’aucun livre
Tremble, reflet de voile vagabonde sur

La poudreuse peau de la rivière verte

Parmi le long regard de la Seine entr’ouverte.

César

César, calme César, le pied sur toute chose,

Les poings durs dans la barbe, et l’oeil sombre peuplé

D’aigles et des combats du couchant contemplé,

Ton coeur s’enfle, et se sent toute-puissante Cause.
Le lac en vain palpite et lèche son lit rose;

En vain d’or précieux brille le jeune blé;

Tu durcis dans les noeuds de ton corps rassemblé

L’ordre, qui doit enfin fendre ta bouche close.
L’ample monde, au delà de l’immense horizon,

L’Empire attend l’éclair, le décret, le tison

Qui changeront le soir en furieuse aurore.
Heureux là-bas sur l’onde, et bercé du hasard,

Un pêcheur indolent qui flotte et chante, ignore

Quelle foudre s’amasse au centre de César.

Vue

Si la plage planche, si

L’ombre sur l’oeil s’use et pleure

Si l’azur est larme, ainsi

Au sel des dents pure affleure
La vierge fumée ou l’air

Que berce en soi puis expire

Vers l’eau debout d’une mer

Assoupie en son empire
Celle qui sans les ouïr

Si la lèvre au vent remue

Se joue à évanouir

Mille mots vains où se mue
Sous l’humide éclair de dents

Le très doux feu du dedans.

Épisode

Un soir favorisé de colombes sublimes,

La pucelle doucement se peigne au soleil.

Aux nénuphars de l’onde elle donne un orteil

Ultime, et pour tiédir ses froides mains errantes

Parfois trempe au couchant leurs roses transparentes.

Tantôt, si d’une ondée innocente, sa peau

Frissonne, c’est le dire absurde d’un pipeau,

Flûte dont le coupable aux dents de pierrerie

Tire un futile vent d’ombre et de rêverie

Par l’occulte baiser qu’il risque sous les fleurs.

Mais presque indifférente aux feintes de ces pleurs,

Ni se se divinisant par aucune parole

De rose, elle démêle une lourde auréole;

Et tirant de sa nuque un plaisir qui la tord,

Ses poings délicieux pressent la touffe d’or

Dont la lumière coule entre ses doigts limpides!

Une feuille meurt sur ses épaules humides,

Une goutte tombe de la flûte sur l’eau,

Et le pied pur s’épeure comme un bel oiseau

Ivre d’ombre

Été

À Francis Vielé-Griffin.

Été, roche d’air pur, et toi, ardente ruche,

Ô mer! Éparpillée en mille mouches sur

Les touffes d’une chair fraîche comme une cruche,

Et jusque dans la bouche où bourdonne l’azur;
Et toi, maison brûlante, Espace, cher Espace

Tranquille, où l’arbre fume et perd quelques oiseaux,

Où crève infiniment la rumeur de la masse

De la mer, de la marche et des troupes des eaux,
Tonnes d’odeurs, grands ronds par les races heureuses

Sur le golfe qui mange et qui monte au soleil,

Nids purs, écluses d’herbe, ombres des vagues creuses,

Bercez l’enfant ravie en un poreux sommeil!
Dont les jambes (mais l’une est fraîche et se dénoue

De la plus rose), les épaules, le sein dur,

Le bras qui se mélange à l’écumeuse joue

Brillent abandonnés autour du vase obscur
Où filtrent les grands bruits pleins de bêtes puisées

Dans les cages de feuille et les mailles de mer

Par les moulins marins et les huttes rosées

Du jour Toute la peau dore les treilles d’air.

Féerie

La lune mince verse une lueur sacrée,

Toute une jupe d’un tissu d’argent léger,

Sur les bases de marbre où vient l’Ombre songer

Que suit d’un char de perle une gaze nacrée.
Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux

De carènes de plume à demi lumineuse,

Elle effeuille infinie une rose neigeuse

Dont les pétales font des cercles sur les eaux
Est-ce vivre? Ô désert de volupé pamée

Où meurt le battement faible de l’eau lamée,

Usant le seuil secret des échos de cristal
La chair confuse des molles roses commence

À frémir, si d’un cri le diamant fatal

Fêle d’un fil de jour toute la fable immense.

Hélène

Azur! c’est moi Je viens des grottes de la mort

Entendre l’onde se rompre aux degrés sonores,

Et je revois les galères dans les aurores

Ressusciter de l’ombre au fil des rames d’or.
Mes solitaires mains appellent les monarques

Dont la barbe de sel amusait mes doigts purs;

Je pleurais. Ils chantaient leurs triomphes obscurs

Et les golfes enfuis aux poupes de leurs barques.
J’entends les conques profondes et les clairons

Militaires rythmer le vol des avirons;

Le chant clair des rameurs enchaînes le tumulte,
Et les Dieux, à la proue héroïque exaltés

Dans leur sourire antique et que l´écume insulte,

Tendent vers moi leurs bras indulgents et sculptés.

La Fileuse

Assise, la fileuse au bleu de la croisée

Où le jardin mélodieux se dodeline;

Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.
Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline

Chevelure, à ses doigts si faibles évasives,

Elle songe, et sa tête petite s’incline.
Un arbuste et l’air pur font une source vive

Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose

De ses pertes de fleurs le jardin de l’oisive.
Une tige, où le vent vagabond se repose,

Courbe le salut vain de sa grâce étoilée,

Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.
Mais la dormeuse file une laine isolée;

Mystérieusement l’ombre frêle se tresse

Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée.
Le songe se dévide avec une paresse

Angélique, et sans cesse, au doux fuseau crédule,

La chevelure ondule au gré de la caresse
Derrière tant de fleurs, l’azur se dissimule,

Fileuse de feuillage et de lumière ceinte:

Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.
Ta soeur, la grande rose où sourit une sainte,

Parfume ton front vague au vent de son haleine

Innocente, et tu crois languir Tu es éteinte
Au bleu de la croisée où tu filais la laine.