Triolets À Ma Mie

Puisque je sais que vous m’aimez,

Je n’ai pas besoin d’autre chose.

Mes maux seront bientôt calmés,

Puisque je sais que vous m’aimez

Et que j’aurai les yeux fermés

Par vos doigts de lys et de rose.

Puisque je sais que vous m’aimez,

Je n’ai pas besoin d’autre chose.

Je voudrais mourir à présent

Pour vous avoir près de ma couche,

Allant, venant, riant, causant.

Je voudrais mourir à présent,

Pour sentir en agonisant

Le souffle exquis de votre bouche.

Je voudrais mourir à présent

Pour vous avoir près de ma couche.

S’il fallait, comme au temps jadis.

Franchir des monts, sauter des fleuves.

Combattre en plaine un contre dix.

S’il fallait, comme au temps jadis,

Jouer pour vous les Amadis,

Mon cœur bénirait ces épreuves.

S’il fallait, comme au temps jadis.

Franchir des monts, sauter des fleuves.

Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra,

Ou roses blanches de l’Ecosse,

Fleurs d’églantier, fleurs de cédrat,

Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra

Dites-moi les fleurs qu’il faudra,

Les fleurs qu’il faut pour notre noce,

Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra,

Ou roses blanches de l’Ecosse.

Sur les lacs et dans les forêts,

Pieds nus, la nuit, coûte que coûte,

J’irais les cueillir tout exprès,

Sur les lacs et dans les forêts.

Hélas ! et peut-être j’aurais

Le bonheur de mourir en route.

Sur les lacs et dans les forêts,

Pieds nus, la nuit, coûte que coûte…

Vision

Comme elle a le cœur épris

De la tristesse des grèves,

Je crois souvent dans mes rêves

Qu’elle n’est plus à Paris.

Je lui vois la coiffe blanche

Et le Justin lamé d’or

Dont les filles du Trégor

Se pavoisent le dimanche.

Et, son rosaire à la main,

Elle marche, diaphane,

Vers une église romane

Qui s’estompe à mi-chemin.

Oh ! ce toit rongé de lèpres,

Ces murs taillés en plein roc !

C’est l’église de Saint-Roch

Où les chrétiens vont à vêpres.

Toujours pieuse de cœur,

Elle entre avec eux, se signe

Et, courbant son cou de cygne,

S’agenouille au bas du chœur.

Et je suis là derrière elle.

Derrière elle, tout tremblant.

Son teint de lis est si blanc

Qu’elle a l’air surnaturelle !

Vos Yeux

Je compare vos yeux à ces claires fontaines

Où les astres d’argent et les étoiles d’or

Font miroiter, la nuit, des flammes incertaines.

Vienne à glisser le vent sur leur onde qui dort,

Il faut que l’astre émigre et que l’étoile meure,

Pour renaître, passer, luire et s’éteindre encor.

Si cruels maintenant, si tendres tout à l’heure,

Vos beaux yeux sont pareils à ces flots décevants,

Et l’amour ne s’y mire et l’amour n’y demeure

Que le temps d’un reflet sous le frisson des vents.

Sommeil

Et tu m’as dit : Pourquoi revenir sur ces choses ?

Le golfe aux blanches eaux rit sous le soleil blond.

Il fait si doux de vivre au bord des grèves roses !

Un tel apaisement coule du ciel profond !

Regarde ! Les rocs noirs, effroi des solitudes,

Sous leur crinière noire ont l’air de grands lions

Étirant au soleil d’énormes lassitudes,

Jusqu’au temps assigné pour leurs rébellions.

Et regarde ! Les vents eux-mêmes n’ont plus d’aile,

Ils dorment. Oh ! comme eux, clos ta pauvre aile, hélas !

Puisque la blanche mer repose et que près d’elle

La grève blonde étend son corps humide et las.

Et le soleil aussi s’endort. Des clartés fauves

Vont s’épandant du lit où le dieu s’est couché.

Sur les récifs tournoie un dernier vol de mauves ;

Un grand sloop file au ras des eaux, le mât penché.

Et son éperon lisse et fin comme une lance

Pique les flots cabrés qui hennissent autour ;

Et c’est du haut du pont un matelot qui lance

Au clocher entrevu l’hollaï du retour.

Et rien, plus rien ! Le bec enfoui sous son aile,

Seul, un héron qui dort s’éveille au cri jeté,

Darde sur l’horizon l’éclair de sa prunelle

Et reprend tout d’un coup son immobilité.

Son Âge, Son Pays, Son Nom

Elle aura dix-huit ans le jour,

Le jour de la fête votive

Du bienheureux monsieur saint Yve,

Patron des juges sans détour ;

Elle est née en pays de lande,

À Lomikel, où débarqua

Dans une belle auge en mica

Monsieur saint Efflam, roi d’Irlande ;

Elle est sous l’invocation

De Madame Marie et d’Anne,

Lis de candeur, urnes de manne,

Double vaisseau d’élection.

Sur La Beigne

Nous sommes partis ce matin,

Sans savoir où, pédétentin,

Au diable !

J’en étais moi-même effaré,

Tant la route avait un air e-

ffroyable !

Des flaques, de la boue, et puis

Un ciel noirâtre comme un puits

De mine,

Ce ciel mi-breton, mi-normand,

Qui fait perpétuellement

La mine.

Ajoutez, surcroît de malheur,

Nous crachant au visage leur

Décharge,

Sur nos côtés, sur nos devants,

Le tourbillon des âpres vents

Du large !

Mais, si noir, si triste et si laid

Que fût le chemin, il fallait

Voir comme

Nous étions, quoique fatigués,

Gais, très gais, énormément gais

En somme !

Nanette a des goûts vagabonds.

Qui la poussent par sauts et bonds,

Sans crainte

Que son pied ne heurte un caillou

Qui l’érafle, qui l’éraille ou

L’éreinte.

Moi-même j’ai, pour ces jours-là,

Outre mon béret de gala.

Des bottes,

Qui ne m’abandonnent jamais

Dans le cours sinueux de mes

Ribotes.

Or, tandis que nous dévalons

Par les taillis et les vallons

Que baigne,

Jusqu’à son prochain confluent.

De son flot visqueux et gluant,

La Beigne,

Nous faisons, comme des marmots,

Des phrases sans queue et des mots

Sans tête,

Moi, lui disant :  » Turlututu !  »

Elle, me répondant :  » Que tu

Es bête !  »

Ainsi vont nos pas imprudents.

Qu’importe qu’on patauge dans

La boue ?

Quand on a le cœur plein d’azur.

Qu’importe un soufflet du vent sur

La joue ?

En Partance

Viens-t’en nous aimer ailleurs,

N’importe où, mais loin des villes ;

Viens-t’en sous des deux meilleurs.

Ici les âmes sont viles,

Ici le vent est chargé

De conseils bas et serviles ;

Ici j’ai le cœur rongé

D’un mal indéfinissable :

Je ne sais pas ce que j’ai.

Ô chants des flots sur le sable,

Vous m’aurez bientôt guéri,

Si mon cœur est guérissable ;

Si mon cœur endolori

Trouve au bord des eaux calmantes,

Si mon cœur trouve un abri.

Et toi, la fleur des amantes.

Flambeau de ma vie, ô toi,

Mon conseil dans les tourmentes,

À ce cœur en désarroi

Donne un peu de ton courage

Et donne un peu de ta foi !

Les vents mauvais ont fait rage.

Toutes mes amours, débris !

Et tous mes bonheurs, mirage !

Mon cœur, des bourreaux l’ont pris,

Traîné, piétiné, de sorte

Qu’il n’est que haine et mépris.

Ô rêves morts, candeur morte !

Lui ne s’est pas débattu,

Tant sa souffrance était forte !

Longtemps, longtemps, il s’est tu.

Pas une plainte ; aucun geste.

Sois-lui fidèle : vois-tu,

C’est le seul bien qui lui reste.

Épithalame

Hyménée, ô joie, hymen, hyménée !

La nuit de mon cœur s’est illuminée.

Et ce fut d’abord, d’abord en mon cœur,

Des hymnes confus qui chantaient en chœur.

Ils chantaient la vie et l’amour de vivre,

Le miel des baisers, si doux qu’il enivre.

Et je tressaillais, sans savoir pourquoi.

Comme si la vie allait naître en moi.

Alors un grand vent déchira les nues.

Vous chantiez toujours, ô voix inconnues

Et j’avais le cœur plus troublé qu’avant,

Lorsque l’aube d’or parut au levant.

Et l’aube éclaira de sa flamme douce

Une enfant couchée en un lit de mousse.

L’enfant se dressa sur l’horizon clair

Et tendit vers moi la fleur de sa chair.

La Chanson De Margueritte

Pour bercer son sommeil mystique de Bretonne,

Au fond du petit lit où l’on se pelotonne,

Je lui chante à mi-voix les chansons de jadis,

Viviane aux yeux pers, Merlin ou le Roi d’Ys,

Qu’étreignait un démon accroupi sur sa selle.

Mais la chanson qu’elle aime entre toutes est celle

De Margot, d’une enfant qui mourut en souci

De n’avoir pas trouvé d’épouseur. La voici :

Une chanson vient d’être écrite

En dialecte léonard,

Une chanson sur Marguerite

De Keronar.

C’était la plus riche héritière

Qu’on connût chez nos paysans.

On l’a menée au cimetière

À vingt-deux ans.

— Margot, Margot, que je te gronde !

Où sont passés ta lèvre en fleurs,

Tes fins cheveux, ta gorge ronde

Et tes couleurs ?

— C’est votre faute à vous, ma mère,

On vous l’a dit et répété :

Rien n’est, hélas plus éphémère

Que la beauté.

À quoi me sert d’être jolie

Comme un fruit mûr en sa saison,

Si par vos ordres l’on m’oublie

À la maison ?

Le plus beau tissu devient loque.

C’est le destin qu’ont nos appas.

Mariez-nous quand c’est l’époque :

N’attendez pas !…

Je veux qu’on m’enterre un dimanche.

Creusez ma tombe et semez-y

De l’aubépin, de la pervenche

Et du souci.

Pour vous dont les cœurs infidèles

Ont fui tout à coup de mon toit,

Comme on voit fuir les hirondelles

Au premier froid,

Puisque aujourd’hui dans nos campagnes,

Fermier, gentilhomme ou valet.

Vous avez trouvé les compagnes

Qu’il vous fallait,

Ô jeunes gens de ma paroisse.

Je prierai Jésus, mon Seigneur,

Qu’il favorise et qu’il accroisse

Votre bonheur !

Et maintenant sonnez l’antienne.

Oignez mon corps d’ambre et de nard.

Je n’ai plus rien qui me retienne

À Keronar… —

Elle mourut sur ces paroles,

Un soir que les vents attiédis

Jouaient dans les branches des saules

De profundis !

La Fleur

J’ai vécu. Ce n’est pas que la mort m’épouvante.

Mais en sondant mon cœur j’ai vu qu’à ses parois

La fleur de poésie était toujours vivante,

Dieu bon ! et que jamais sur sa tige mouvante

N’avaient autant germé de boutons à la fois.

Elle avait pris racine au milieu des décombres.

Ce n’était autour d’elle et près d’elle affaissés

Que spectres, revenants, esprits, fantômes, ombres,

Tumultueux chaos d’apparitions sombres,

Où je reconnaissais tous mes rêves passés.

Chacun d’eux m’appelait ; chacun d’eux sous son aile

Montrait le trou béant de quelque trahison.

Vains efforts ! Ils n’ont pu détacher ma prunelle

De la rose d’Éden, de la rose éternelle,

Qui poussait en mon cœur sa libre floraison !

Et je n’ai pas eu tort, n’est-il pas vrai, mon frère,

De comprimer en moi tout élan téméraire.

De planter mes deux poings au fond de mes deux yeux,

De fermer mon oreille aux voix du suicide

Et d’invoquer si haut la Muse au front placide

Qu’elle ait à mon appel abandonné les deux !

Là-bas

Les Bretonnes au cœur tendre

Pleurent au bord de la mer ;

Les Bretons au cœur amer

Sont trop loin pour les entendre.

Mais vienne Pâque ou Noël,

Les Bretons et les Bretonnes

Se retrouvent près des tonnes

D’eau-de-vie et d’hydromel.

La tristesse de la race

S’éteint alors dans leurs yeux ;

Ainsi les plus tristes lieux

Ont leur sourire et leur grâce.

Mais ce n’est pas la gaieté

Aérienne et sans voiles

Qui chante et danse aux étoiles

Dans les belles nuits d’été.

C’est une gaieté farouche,

Un rire plein de frissons,

Ferment des âpres boissons

Qui leur ont brûlé la bouche.

Plaignez-les de vivre encor ;

Ce sont des enfants barbares,

Ah ! les dieux furent avares

Pour les derniers-nés d’Armor !

Lassitude

Puisque le hasard m’y ramène,

Pour mon malheur ou pour mon bien,

Je veux que tu saches combien

Ma maîtresse fut inhumaine.

Pour l’oublier, j’ai tour à tour

Tenté de noyer dans l’ivresse.

Avec mon présent, ma détresse.

Avec mon passé, mon amour.

Et depuis trois mois je suis ivre,

Et ces trois mois d’indignité,

Hélas ! je n’en ai rapporté

Qu’un immense dégoût de vivre.

Le Premier Soir

Ce premier soir, pourquoi, pourquoi

M’avais-tu dit, tout abattue,

Qu’avant de te donner à moi

Un autre que moi t’avait eue ?

Et comment, comment, ce soir-là.

Faut-il que seul je me souvienne

Comment ma pitié te parla,

Te parla de la faute ancienne ?

Ne nous revois-tu pas auprès,

Assis auprès de ce vieux saule ?

Ne sais-tu pas que tu pleurais

Éperdument sur mon épaule ?

Moi je sais que je bus tes pleurs

Et, t’emportant loin de la route.

Quand je te couchai dans les fleurs,

Je sais que tu défaillis toute.

C’était en Bretagne, voici

Trois ans passés depuis septembre,

Un soir pareil à celui-ci,

Dans les genêts aux gousses d’ambre.

À-t-on coupé les genêts verts ?

Les amants suivent-ils encore

Le sentier qui mène au travers.

De Keriel à Roudarore ?

De Roudarore à Keriel,

Ô le bon sentier frais et sombre !

L’air était doux comme le miel ;

Des sources bruissaient dans l’ombre.

Moi je n’évoque qu’en tremblant

Ce coin de la terre bretonne

Et ce beau soir, languide et blanc,

Où mourait le soleil d’automne.

Ah ! ce soir, ce soir adoré,

Ce soir qu’emplissaient nos deux âmes,

Ah ! pauvres enfants, c’est donc vrai,

C’est vrai que nous nous abusâmes !

Tous ceux que j’aimais sont partis.

Je ne sais pas si j’en suis cause ;

Mais sur mes yeux appesantis

Je sens qu’un nouveau deuil se pose.

J’ai peur Rassure-moi Ce bruit,

Ces pas furtifs près de la porte…

Quelqu’un s’est levé dans la nuit.

Si ce n’est pas toi, que m’importe ?

Et qui donc serait-ce, ô mon cœur ?

Pour qui me tiendrais-je aux écoutes ?

Quel autre éveillerait le chœur

De mes soupçons et de mes doutes ?

Toi qui fuis à pas inquiets,

Je t’avais pardonné ta faute.

Pourquoi t’en vas-tu ? Je croyais

Qu’on devait vivre côte à côte.

Ô nuits, ô douces nuits d’antan,

Où sont nos haltes et nos courses,

Le vieux saule près de l’étang

Et les genêts au bord des sources ?

C’est ici la chanson d’amour

Qu’on chante au coin des cheminées,

L’hiver, sur le déclin du jour.

Dans les maisons abandonnées…

L’enlèvement Pour Rire

Ainsi c’est vous que l’on marie

Au mois prochain ?

Qui donc épousez-vous, Marie ?

Chose ou Machin ?

Chose ou Machin, il ne m’importe.

La vérité,

C’est que je suis mis à la porte

En plein été.

Oui, cet hymen va se conclure,

Et Messidor

Balance au vent la chevelure

Des épis d’or !

Et c’est au moment où sur terre

Tout reverdit,

Que vous passez devant notaire

L’acte susdit !

Oh ! non, cela n’est pas possible,

Mia bella,

Et je suis fou d’être sensible

À ce point-là !

Quoi ! parce qu’un barbon vous offre,

Sincère ou non,

Ses rhumatismes et son coffre

Avec son nom,

Parce qu’il est prince ou vidame,

Quoi ! par désir

De s’entendre appeler madame

X… à loisir,

Vous troqueriez notre jeunesse,

Échange vain !

Nos beaux appétits de faunesse

Et de Sylvain !

Non ! mille fois non, je le jure !

Non, sarpejeu !

Cet hymen n’est qu’une gageure

Et n’est qu’un jeu !

Allons ! viens-nous-en, l’infidèle.

Par les sentiers

Fleuris tout le long d’asphodèle

Et d’églantiers.

Vois comme on est bien sur la mousse !

Veux-tu t’asseoir ?

Sens-tu glisser sur ta frimousse

Le vent du soir ?

Il glisse, et ce sont des murmures.

Et des frissons.

Et des parfums volés aux mûres

Dans les buissons.

Il glisse ! Adieu, soucis moroses,

Tristesse, émoi !

Ma mie, ouvrez vos lèvres roses

Et baisez-moi.

Les Peupliers De Keranroux

Le soir a tendu de sa brume

Les peupliers de Keranroux.

La première étoile s’allume :

Viens-t’en voir les peupliers roux.

Fouettés des vents, battus des grêles,

Et toujours sveltes cependant,

Ils lèvent leurs colonnes grêles

Sur le fond gris de l’occident.

Et, dans ces brumes vespérales,

Les longs et minces peupliers

Font rêver à des cathédrales

Qui n’auraient plus que leurs piliers.