Sommeil

Et tu m’as dit : Pourquoi revenir sur ces choses ?

Le golfe aux blanches eaux rit sous le soleil blond.

Il fait si doux de vivre au bord des grèves roses !

Un tel apaisement coule du ciel profond !

Regarde ! Les rocs noirs, effroi des solitudes,

Sous leur crinière noire ont l’air de grands lions

Étirant au soleil d’énormes lassitudes,

Jusqu’au temps assigné pour leurs rébellions.

Et regarde ! Les vents eux-mêmes n’ont plus d’aile,

Ils dorment. Oh ! comme eux, clos ta pauvre aile, hélas !

Puisque la blanche mer repose et que près d’elle

La grève blonde étend son corps humide et las.

Et le soleil aussi s’endort. Des clartés fauves

Vont s’épandant du lit où le dieu s’est couché.

Sur les récifs tournoie un dernier vol de mauves ;

Un grand sloop file au ras des eaux, le mât penché.

Et son éperon lisse et fin comme une lance

Pique les flots cabrés qui hennissent autour ;

Et c’est du haut du pont un matelot qui lance

Au clocher entrevu l’hollaï du retour.

Et rien, plus rien ! Le bec enfoui sous son aile,

Seul, un héron qui dort s’éveille au cri jeté,

Darde sur l’horizon l’éclair de sa prunelle

Et reprend tout d’un coup son immobilité.

Son Âge, Son Pays, Son Nom

Elle aura dix-huit ans le jour,

Le jour de la fête votive

Du bienheureux monsieur saint Yve,

Patron des juges sans détour ;

Elle est née en pays de lande,

À Lomikel, où débarqua

Dans une belle auge en mica

Monsieur saint Efflam, roi d’Irlande ;

Elle est sous l’invocation

De Madame Marie et d’Anne,

Lis de candeur, urnes de manne,

Double vaisseau d’élection.

Sur La Beigne

Nous sommes partis ce matin,

Sans savoir où, pédétentin,

Au diable !

J’en étais moi-même effaré,

Tant la route avait un air e-

ffroyable !

Des flaques, de la boue, et puis

Un ciel noirâtre comme un puits

De mine,

Ce ciel mi-breton, mi-normand,

Qui fait perpétuellement

La mine.

Ajoutez, surcroît de malheur,

Nous crachant au visage leur

Décharge,

Sur nos côtés, sur nos devants,

Le tourbillon des âpres vents

Du large !

Mais, si noir, si triste et si laid

Que fût le chemin, il fallait

Voir comme

Nous étions, quoique fatigués,

Gais, très gais, énormément gais

En somme !

Nanette a des goûts vagabonds.

Qui la poussent par sauts et bonds,

Sans crainte

Que son pied ne heurte un caillou

Qui l’érafle, qui l’éraille ou

L’éreinte.

Moi-même j’ai, pour ces jours-là,

Outre mon béret de gala.

Des bottes,

Qui ne m’abandonnent jamais

Dans le cours sinueux de mes

Ribotes.

Or, tandis que nous dévalons

Par les taillis et les vallons

Que baigne,

Jusqu’à son prochain confluent.

De son flot visqueux et gluant,

La Beigne,

Nous faisons, comme des marmots,

Des phrases sans queue et des mots

Sans tête,

Moi, lui disant :  » Turlututu !  »

Elle, me répondant :  » Que tu

Es bête !  »

Ainsi vont nos pas imprudents.

Qu’importe qu’on patauge dans

La boue ?

Quand on a le cœur plein d’azur.

Qu’importe un soufflet du vent sur

La joue ?

Triolets À Ma Mie

Puisque je sais que vous m’aimez,

Je n’ai pas besoin d’autre chose.

Mes maux seront bientôt calmés,

Puisque je sais que vous m’aimez

Et que j’aurai les yeux fermés

Par vos doigts de lys et de rose.

Puisque je sais que vous m’aimez,

Je n’ai pas besoin d’autre chose.

Je voudrais mourir à présent

Pour vous avoir près de ma couche,

Allant, venant, riant, causant.

Je voudrais mourir à présent,

Pour sentir en agonisant

Le souffle exquis de votre bouche.

Je voudrais mourir à présent

Pour vous avoir près de ma couche.

S’il fallait, comme au temps jadis.

Franchir des monts, sauter des fleuves.

Combattre en plaine un contre dix.

S’il fallait, comme au temps jadis,

Jouer pour vous les Amadis,

Mon cœur bénirait ces épreuves.

S’il fallait, comme au temps jadis.

Franchir des monts, sauter des fleuves.

Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra,

Ou roses blanches de l’Ecosse,

Fleurs d’églantier, fleurs de cédrat,

Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra

Dites-moi les fleurs qu’il faudra,

Les fleurs qu’il faut pour notre noce,

Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra,

Ou roses blanches de l’Ecosse.

Sur les lacs et dans les forêts,

Pieds nus, la nuit, coûte que coûte,

J’irais les cueillir tout exprès,

Sur les lacs et dans les forêts.

Hélas ! et peut-être j’aurais

Le bonheur de mourir en route.

Sur les lacs et dans les forêts,

Pieds nus, la nuit, coûte que coûte…

Vision

Comme elle a le cœur épris

De la tristesse des grèves,

Je crois souvent dans mes rêves

Qu’elle n’est plus à Paris.

Je lui vois la coiffe blanche

Et le Justin lamé d’or

Dont les filles du Trégor

Se pavoisent le dimanche.

Et, son rosaire à la main,

Elle marche, diaphane,

Vers une église romane

Qui s’estompe à mi-chemin.

Oh ! ce toit rongé de lèpres,

Ces murs taillés en plein roc !

C’est l’église de Saint-Roch

Où les chrétiens vont à vêpres.

Toujours pieuse de cœur,

Elle entre avec eux, se signe

Et, courbant son cou de cygne,

S’agenouille au bas du chœur.

Et je suis là derrière elle.

Derrière elle, tout tremblant.

Son teint de lis est si blanc

Qu’elle a l’air surnaturelle !

Vos Yeux

Je compare vos yeux à ces claires fontaines

Où les astres d’argent et les étoiles d’or

Font miroiter, la nuit, des flammes incertaines.

Vienne à glisser le vent sur leur onde qui dort,

Il faut que l’astre émigre et que l’étoile meure,

Pour renaître, passer, luire et s’éteindre encor.

Si cruels maintenant, si tendres tout à l’heure,

Vos beaux yeux sont pareils à ces flots décevants,

Et l’amour ne s’y mire et l’amour n’y demeure

Que le temps d’un reflet sous le frisson des vents.

Lassitude

Puisque le hasard m’y ramène,

Pour mon malheur ou pour mon bien,

Je veux que tu saches combien

Ma maîtresse fut inhumaine.

Pour l’oublier, j’ai tour à tour

Tenté de noyer dans l’ivresse.

Avec mon présent, ma détresse.

Avec mon passé, mon amour.

Et depuis trois mois je suis ivre,

Et ces trois mois d’indignité,

Hélas ! je n’en ai rapporté

Qu’un immense dégoût de vivre.

Le Premier Soir

Ce premier soir, pourquoi, pourquoi

M’avais-tu dit, tout abattue,

Qu’avant de te donner à moi

Un autre que moi t’avait eue ?

Et comment, comment, ce soir-là.

Faut-il que seul je me souvienne

Comment ma pitié te parla,

Te parla de la faute ancienne ?

Ne nous revois-tu pas auprès,

Assis auprès de ce vieux saule ?

Ne sais-tu pas que tu pleurais

Éperdument sur mon épaule ?

Moi je sais que je bus tes pleurs

Et, t’emportant loin de la route.

Quand je te couchai dans les fleurs,

Je sais que tu défaillis toute.

C’était en Bretagne, voici

Trois ans passés depuis septembre,

Un soir pareil à celui-ci,

Dans les genêts aux gousses d’ambre.

À-t-on coupé les genêts verts ?

Les amants suivent-ils encore

Le sentier qui mène au travers.

De Keriel à Roudarore ?

De Roudarore à Keriel,

Ô le bon sentier frais et sombre !

L’air était doux comme le miel ;

Des sources bruissaient dans l’ombre.

Moi je n’évoque qu’en tremblant

Ce coin de la terre bretonne

Et ce beau soir, languide et blanc,

Où mourait le soleil d’automne.

Ah ! ce soir, ce soir adoré,

Ce soir qu’emplissaient nos deux âmes,

Ah ! pauvres enfants, c’est donc vrai,

C’est vrai que nous nous abusâmes !

Tous ceux que j’aimais sont partis.

Je ne sais pas si j’en suis cause ;

Mais sur mes yeux appesantis

Je sens qu’un nouveau deuil se pose.

J’ai peur Rassure-moi Ce bruit,

Ces pas furtifs près de la porte…

Quelqu’un s’est levé dans la nuit.

Si ce n’est pas toi, que m’importe ?

Et qui donc serait-ce, ô mon cœur ?

Pour qui me tiendrais-je aux écoutes ?

Quel autre éveillerait le chœur

De mes soupçons et de mes doutes ?

Toi qui fuis à pas inquiets,

Je t’avais pardonné ta faute.

Pourquoi t’en vas-tu ? Je croyais

Qu’on devait vivre côte à côte.

Ô nuits, ô douces nuits d’antan,

Où sont nos haltes et nos courses,

Le vieux saule près de l’étang

Et les genêts au bord des sources ?

C’est ici la chanson d’amour

Qu’on chante au coin des cheminées,

L’hiver, sur le déclin du jour.

Dans les maisons abandonnées…

L’enlèvement Pour Rire

Ainsi c’est vous que l’on marie

Au mois prochain ?

Qui donc épousez-vous, Marie ?

Chose ou Machin ?

Chose ou Machin, il ne m’importe.

La vérité,

C’est que je suis mis à la porte

En plein été.

Oui, cet hymen va se conclure,

Et Messidor

Balance au vent la chevelure

Des épis d’or !

Et c’est au moment où sur terre

Tout reverdit,

Que vous passez devant notaire

L’acte susdit !

Oh ! non, cela n’est pas possible,

Mia bella,

Et je suis fou d’être sensible

À ce point-là !

Quoi ! parce qu’un barbon vous offre,

Sincère ou non,

Ses rhumatismes et son coffre

Avec son nom,

Parce qu’il est prince ou vidame,

Quoi ! par désir

De s’entendre appeler madame

X… à loisir,

Vous troqueriez notre jeunesse,

Échange vain !

Nos beaux appétits de faunesse

Et de Sylvain !

Non ! mille fois non, je le jure !

Non, sarpejeu !

Cet hymen n’est qu’une gageure

Et n’est qu’un jeu !

Allons ! viens-nous-en, l’infidèle.

Par les sentiers

Fleuris tout le long d’asphodèle

Et d’églantiers.

Vois comme on est bien sur la mousse !

Veux-tu t’asseoir ?

Sens-tu glisser sur ta frimousse

Le vent du soir ?

Il glisse, et ce sont des murmures.

Et des frissons.

Et des parfums volés aux mûres

Dans les buissons.

Il glisse ! Adieu, soucis moroses,

Tristesse, émoi !

Ma mie, ouvrez vos lèvres roses

Et baisez-moi.

Les Peupliers De Keranroux

Le soir a tendu de sa brume

Les peupliers de Keranroux.

La première étoile s’allume :

Viens-t’en voir les peupliers roux.

Fouettés des vents, battus des grêles,

Et toujours sveltes cependant,

Ils lèvent leurs colonnes grêles

Sur le fond gris de l’occident.

Et, dans ces brumes vespérales,

Les longs et minces peupliers

Font rêver à des cathédrales

Qui n’auraient plus que leurs piliers.

Lever D’aube

L’horloge a tinté quatre fois.

Qu’est-ce donc, ces folles risées ?

Comme un cygne aux ailes rosées,

L’aurore glisse au ras des bois.

Ce sont les filles de Pont-Croix

Qui caquettent à leurs croisées.

L’horloge a tinté quatre fois…

Qu’est-ce donc, ces folles risées ?

Et c’est mon coq — le bon Gaulois ! —

Qui lance, comme des fusées,

Emmi son trio d’épousées,

Les gammes claires de sa voix.

L’horloge a tinté quatre fois.

Madrigal D’hiver

Il neige à nos vitres glacées ;

Mais viens ! Durant les mauvais mois,

Les âmes des fleurs trépassées

Habitent encore dans les bois.

L’air s’imprègne d’odeurs plus douces.

Voici le lilas et voici,

Avec la silène des mousses,

La fleur dolente du souci.

Et de toutes ces fleurs ensemble,

Par je ne sais quels lents accords,

Émane un parfum qui ressemble

Au parfum secret de ton corps.

Memoranda

Les jours lumineux de nos fiançailles,

Les beaux jours que rien n’est venu ternir,

Mon cœur, ô mon cœur, comme tu tressailles

À leur souvenir !

Ô la triste vie, ô la vie amère,

Comme j’ai souffert avant ces jours-là !

Hélas ! à part toi, ma mère, ma mère.

Qui me consola ?

Songes-y, mon cœur, ô cœur fier de battre,

Songe à ce passé plein de désarroi.

Les remords confus qui hantaient mon âtre,

Rappelle-les-toi !

Et toute ma vie et ses équivoques,

Mes longues erreurs à travers l’amour,

Il faut, ô mon cœur, que tu les évoques

Chacune à son tour.

Car elle a tout su des maux que tu caches.

Un par un compté mes pas inquiets,

Et tu serais, toi, le dernier des lâches

Si tu l’oubliais.

Premiers Doutes

Jolis rayons d’aube, entrez dans mon âme :

Elle a tant besoin de revoir le jour !

— Sait-on ce qui dort dans des yeux de femme,

Si c’est la colère ou si c’est l’amour ?

Ô rayons jolis, sous votre caresse,

Mon âme autrefois s’emplissait de chants.

— Hélas ! qu’avez-vous, ma chère maîtresse,

Pour me regarder de ces yeux méchants ?

Ô rayons jolis, dissipez mes craintes ;

Apaisez mon mal, tant qu’il n’est pas sûr.

— Les yeux de ma mie ont toujours ces teintes,

Ces teintes d’or sombre et de sombre azur.

En Partance

Viens-t’en nous aimer ailleurs,

N’importe où, mais loin des villes ;

Viens-t’en sous des deux meilleurs.

Ici les âmes sont viles,

Ici le vent est chargé

De conseils bas et serviles ;

Ici j’ai le cœur rongé

D’un mal indéfinissable :

Je ne sais pas ce que j’ai.

Ô chants des flots sur le sable,

Vous m’aurez bientôt guéri,

Si mon cœur est guérissable ;

Si mon cœur endolori

Trouve au bord des eaux calmantes,

Si mon cœur trouve un abri.

Et toi, la fleur des amantes.

Flambeau de ma vie, ô toi,

Mon conseil dans les tourmentes,

À ce cœur en désarroi

Donne un peu de ton courage

Et donne un peu de ta foi !

Les vents mauvais ont fait rage.

Toutes mes amours, débris !

Et tous mes bonheurs, mirage !

Mon cœur, des bourreaux l’ont pris,

Traîné, piétiné, de sorte

Qu’il n’est que haine et mépris.

Ô rêves morts, candeur morte !

Lui ne s’est pas débattu,

Tant sa souffrance était forte !

Longtemps, longtemps, il s’est tu.

Pas une plainte ; aucun geste.

Sois-lui fidèle : vois-tu,

C’est le seul bien qui lui reste.