Un Veuf Parle

Je vois un groupe sur la mer.

Quelle mer ? Celle de mes larmes.

Mes yeux mouillés du vent amer

Dans cette nuit d’ombre et d’alarmes

Sont deux étoiles sur la mer.

C’est une toute jeune femme

Et son enfant déjà tout grand.

Dans une barque où nul ne rame,

Sans mât ni voile, en plein courant…

Un jeune garçon, une femme !

En plein courant dans l’ouragan !

L’enfant se cramponne à sa mère

Qui ne sait plus où, non plus qu’en…,

Ni plus rien, et qui, folle, espère

En le courant, en l’ouragan.

Espérez en Dieu, pauvre folle,

Crois en notre Père, petit.

La tempête qui vous désole,

Mon cœur de là-haut vous prédit

Qu’elle va cesser, petit, folle !

Et paix au groupe sur la mer,

Sur cette mer de bonnes larmes !

Mes yeux joyeux dans le ciel clair,

Par cette nuit sans plus d’alarmes,

Sont deux bons anges sur la mer.

Sur Un Reliquaire

(Sur un reliquaire qu’on lui avait dérobé)

Seul bijou de ma pauvreté.

Ton mince argent, ta perle fausse

(En tout quatre francs), ont tenté

Quelqu’un dont l’esprit ne se hausse,

Parmi ces paysans cafards

À vous dégoûter d’être au monde,

— Tas d’Onans et de Putiphars ! —

Que juste au niveau de l’immonde,

Et le Témoin, et le Gardien,

Le Grain d’une poussière illustre,

Un ami du mien et du tien

Crispe sur lui sa main de rustre !

Est-ce simplement un voleur,

Ou s’il se guinde au sacrilège ?

Bah ! ces rustiques-là ! Mais leur

Gros laid vice que rien n’allège,

Ne connaît rien que de brutal

Et ne s’est jamais douté d’une

Âme immortelle. Du métal,

C’est tout ce qu’il voit dans la lune ;

Tout ce qu’il voit dans le soleil,

C’est foin épais et fumier dense,

Et quand éclot le jour vermeil,

Il suppute timbre et quittance,

Hypothèque, gens mis dedans,

Placements, la dot de la fille,

Crédits ouverts à deux battants

Et l’usure au bout qui mordille !

Donc, vol, oui, sacrilège, non.

Mais le fait monstrueux existe

Et pour cet ouvrage sans nom,

Mon âme est immensément triste.

Ô pour lui ramener la paix.

Daignez, vous, grand saint Benoît Labre,

Écouter les vœux que je fais,

Peur que ma foi ne se délabre

En voyant ce crime impuni

Rester inutile. Ô la Grâce,

Implorez-la sur l’homme, et ni

L’homme ni moi n’oublierons. Grâce !

Grâce pour le pauvre larron

Inconscient du péché pire !

Intercédez, ô bon patron,

Et qu’enfin le bon Dieu l’inspire,

Que de ce débris de ce corps

Exalté par la pénitence

Sorte une vertu de remords,

Et que l’exquis conseil le tance

Et lui montre toute l’horreur

Du vol et de ce vol impie

Avec la torpeur et l’erreur

D’un passé qu’il faut qu’il expie.

Qu’il s’émeuve à ce double objet

Et tremblant au son du tonnerre

Respecte ce qu’il outrageait

En attendant qu’il le vénère.

Et que cette conversion

L’amène à la foi de ses pères

D’avant la Révolution.

Ma Foi, dis-le-moi, tu l’espères ?

Ma foi, celle du charbonnier !

Ainsi la veux-je, et la souhaite

Au possesseur, croyons dernier,

De la sainte petite boîte !

There

( A Émile Le Brun)
 » Angels  » ! seul coin luisant dans ce Londres du soir,

Où flambe un peu de gaz et jase quelque foule,

C’est drôle que, semblable à tel très dur espoir,

Tout souvenir m’obsède et puissamment enroule

Autour de mon esprit un regret rouge et noir :
Devantures, chansons, omnibus et les danses

Dans le demi-brouillard où flue un goût de rhum,

Décence, toutefois, le souci des cadences,

Et même dans l’ivresse un certain décorum,

Jusqu’à l’heure où la brume et la nuit se font denses.
 » Angels  » ! jours déjà loin, soleils morts, flots taris ;

Mes vieux péchés longtemps ont rôdé par tes voies,

Tout soudain rougissant, misère ! et tout surpris

De se plaire vraiment à tes honnêtes joies,

Eux pour tout le contraire arrivés de Paris !
Souvent l’incompressible Enfance ainsi se joue,

Fût-ce dans ce rapport infinitésimal,

Du monstre intérieur qui nous crispe la joue

Au froid ricanement de la haine et du mal,

Ou gonfle notre lèvre amère en lourde moue.
L’enfance baptismale émerge du pécheur,

D’un sourire non sans franchise ou sans fraîcheur,

Qui vient, quoi qu’il en ait, se poser sur sa bouche

A lui, par un prodige exquisement vengeur.
C’est la Grâce qui passe aimable et nous fait signe.

Ô la simplicité primitive, elle encor !

Cher recommencement bien humble ! Fuite insigne

De l’heure vers l’azur mûrisseur de fruits d’or !

 » Angels   » ! ô nom revu, calme et frais comme un cygne !

Un Conte

Simplement, comme on verse un parfum sur une flamme

Et comme un soldat répand son sang pour la patrie,

Je voudrais pouvoir mettre mon cœur avec mon âme

Dans un beau cantique à la sainte Vierge Marie.

Mais je suis, hélas ! un pauvre pécheur trop indigne,

Ma voix hurlerait parmi le chœur des voix des justes :

Ivre encor du vin amer de la terrestre vigne,

Elle pourrait offenser des oreilles augustes.

Il faut un cœur pur comme l’eau qui jaillit des roches,

Il faut qu’un enfant vêtu de lin soit notre emblème,

Qu’un agneau bêlant n’éveille en nous aucuns reproches,

Que l’innocence nous ceigne un brûlant diadème,

Il faut tout cela pour oser dire vos louanges,

Ô vous Vierge Mère, ô vous Marie Immaculée,

Vous blanche à travers les battements d’ailes des anges,

Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.

Du moins je ferai savoir à qui voudra l’entendre

Comment il advint qu’une âme des plus égarées,

Grâce à ces regards cléments de votre gloire tendre,

Revint au bercail des Innocences ignorées.

Innocence, ô belle après l’Ignorance inouïe,

Eau claire du cœur après le feu vierge de l’âme,

Paupière de grâce sur la prunelle éblouie,

Désaltèrement du cerf rompu d’amour qui brame !

Ce fut un amant dans toute la force du terme :

Il avait connu toute la chair, infâme ou vierge,

Et la profondeur monstrueuse d’un épiderme,

Et le sang d’un cœur, cire vermeille pour son cierge !

Ce fut un athée, et qui poussait loin sa logique

Tout en méprisant les fadaises qu’elle autorise,

Et comme un forçat qui remâche une vieille chique

Il aimait le jus flasque de la mécréantise.

Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues,

Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrières ;

Bon que les amours premières fussent disparues,

Mais cela n’excuse en rien l’excès de ses manières.

Ce fut, et quel préjudice ! un Parisien fade,

Vous savez, de ces provinciaux cent fois plus pires

Qui prennent au sérieux la plus sotte cascade,

Sans s’apercevoir, ô leur âme, que tu respires ;

Race de théâtre et de boutique dont les vices

Eux-mêmes, avec leur odeur rance et renfermée,

Lèveraient le cœur à des sauvages leurs complices,

Race de trottoir, race d’égout et de fumée !

Enfin un sot, un infatué de ce temps bête

(Dont l’esprit au fond consiste à boire de la bière)

Et par-dessus tout une folle tête inquiète,

Un cœur à tous vents, vraiment mais vilement sincère.

Mais sans doute, et moi j’inclinerais fort à le croire,

Dans quelque coin bien discret et sûr de ce cœur même,

Il avait gardé comme qui dirait la mémoire

D’avoir été ces petits enfants que Jésus aime.

Avait-il, — et c’est vraiment plus vrai que vraisemblable,

Conservé dans le sanctuaire de sa cervelle

Votre nom, Marie, et votre titre vénérable,

Comme un mauvais prêtre ornerait encor sa chapelle ?

Ou tout bonnement peut-être qu’il était encore,

Malgré tout son vice et tout son crime et tout le reste,

Cet homme très simple qu’au moins sa candeur décore

En comparaison d’un monde autour que Dieu déteste.

Toujours est-il que ce grand pécheur eut des conduites

Folles à ce point d’en devenir trop maladroites

Si bien que les tribunaux s’en mirent, – et les suites !

Et le voyez-vous dans la plus étroite des boîtes ?

Cellules ! Prisons humanitaires ! Il faut taire

Votre horreur fadasse et ce progrès d’hypocrisie…

Puis il s’attendrit, il réfléchit. Par quel mystère,

Ô Marie, ô vous, de toute éternité choisie ?

Puis il se tourna vers votre Fils et vers Sa Mère,

Ô qu’il fut heureux, mais, là, promptement, tout de suite !

Que de larmes, quelle joie, ô Mère ! et pour vous plaire,

Tout de suite aussi le voilà qui bien vite quitte

Tout cet appareil d’orgueil et de pauvres malices,

Ce qu’on nomme esprit et ce qu’on nomme la Science,

Et les rires et les sourires où tu te plisses,

Lèvre des petits exégètes de l’incroyance !

Et le voilà qui s’agenouille et, bien humble, égrène

Entre ses doigts fiers les grains enflammés du Rosaire,

Implorant de Vous, la Mère, et la Sainte, et la Reine,

L’affranchissement d’être ce charnel, ô misère !

Ô qu’il voudrait bien ne plus savoir plus rien du monde

Q’adorer obscurément la mystique sagesse,

Qu’aimer le cœur de Jésus dans l’extase profonde

De penser à vous en même temps pendant la Messe.

Ô faites cela, faites cette grâce à cette âme,

Ô vous, Vierge Mère, ô vous, Marie Immaculée,

Toute en argent parmi l’argent de l’épithalame,

Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.

Un Crucifix

Au bout d’un bas-côté de l’église gothique,

Contre le mur que vient baiser le jour mystique

D’un long vitrail d’azur et d’or finement roux,

Le Crucifix se dresse, ineffablement doux,

Sur sa croix peinte en vert aux arêtes dorées,

Et la gloire d’or sombre en langues échancrées

Flue autour de la tête et des bras étendus,

Tels quatre vols de flamme en un seul confondus.

La statue est en bois, de grandeur naturelle,

Légèrement teintée, et l’on croirait sur elle

Voir s’arrêter la vie à l’instant qu’on la voit,

Merveille d’art pieux, celui qui la fit doit

N’avoir fait qu’elle et s’être éteint dans la victoire

L’être un bon ouvrier trois fois sûr de sa gloire.

 » Voilà l’homme !  » Robuste et délicat pourtant.

C’est bien le corps qu’il faut pour avoir souffert tant,

Et c’est bien la poitrine où bat le Cœur immense :

Par les lèvres le souffle expirant dit :  » Clémence  »

Tant l’artiste les a disjointes saintement,

Et les bras grands ouverts prouvent le Dieu clément ;

La couronne d’épine est énorme et cruelle

Sur le front inclinant sa pâleur fraternelle

Vers l’ignorance humaine et l’erreur du pécheur,

Tandis que, pour noyer le scrupule empêcheur

D’aimer et d’espérer comme la Foi l’enseigne,

Les pieds saignent, les mains saignent, le côté saigne ;

On sent qu’il s’offre au Père en toute charité.

Ce vrai Christ catholique éperdu de bonté,

Pour spécialement sauver vos âmes tristes,

Pharisiens naïfs, sincères jansénistes !

— Un ami qui passait, bon peintre et bon chrétien

Et bon poète aussi — les trois s’accordent bien —

Vit cette œuvre sublime, en fit une copie

Exquise, et, surprenant mon regard qui l’épie,

Très gracieusement chez moi vint l’oublier.

Et j’ai rimé ces vers pour le remercier. —

Lucien Létinois (i)

Mon fils est mort. J’adore, ô mon Dieu, votre loi.

Je vous offre les pleurs d’un coeur presque parjure ;

Vous châtiez bien fort et parferez la foi

Qu’alanguissait l’amour pour une créature.
Vous châtiez bien fort. Mon fils est mort, hélas !

Vous me l’aviez donné, voici que votre droite

Me le reprend à l’heure où mes pauvres pieds las

Réclamaient ce cher guide en cette route étroite.
Vous me l’aviez donné, vous me le reprenez :

Gloire à vous ! J’oubliais beaucoup trop votre gloire

Dans la langueur d’aimer mieux les trésors donnés

Que le Munificent de toute cette histoire.
Vous me l’aviez donné ; je vous le rends très pur,

Tout pétri de vertu, d’amour et de simplesse.

C’est pourquoi, pardonnez, Terrible, à celui sur

Le coeur de qui, Dieu fort, sévit cette faiblesse.
Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir

L’élu dont vous voudrez certes que la prière

Rapproche un peu l’instant si bon de revenir

A lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière.

Lucien Létinois (xxiv)

Ta voix grave et basse

Pourtant était douce

Comme du velours,

Telle, en ton discours,

Sur de sombre mousse

De belle eau qui passe.
Ton rire éclatait

Sans gêne et sans art,

Franc, sonore et libre,

Tel, au bois qui vibre,

Un oiseau qui part

Trillant son motet.
Cette vois, ce rire

Font dans ma mémoire

Qui te voit souvent

Et mort et vivant,

Comme un bruit de gloire

Dans quelque martyre.
Ma tristesse en toi

S’égaie à ces sons

Qui disent :   » Courage !   »

Au coeur que l’orage

Emplit des frissons

De quel triste émoi !
Orage, ta rage,

Tais-la, que je cause

Avec mon ami

Qui semble endormi,

Mais qui se repose

En un conseil sage

Mon Fils Est Mort

Mon fils est mort. J’adore, ô mon Dieu, votre loi. —

Je vous offre les pleurs d’un cœur presque parjure ,

Vous châtiez bien fort et parferez la foi

Qu’alanguissait l’amour pour une créature.

Vous châtiez bien fort. Mon fils est mort, hélas !

Vous me l’aviez donné, voici que votre droite

Me le reprend à l’heure où mes pauvres pieds las

Réclamaient ce cher guide en cette route étroite.

Vous me l’aviez donné, vous me le reprenez :

Gloire à vous ! J’oubliais beaucoup trop votre gloire

Dans la langueur d’aimer mieux les trésors donnés

Que le Munificent de toute cette histoire.

Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur,

Tout pétri de vertu, d’amour et de simplesse.

C’est pourquoi, pardonnez, Terrible, à celui sur

Le cœur de qui, Dieu fort, sévit cette faiblesse.

Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir

L’élu dont vous voudrez certes que la prière

Rapproche un peu l’instant si bon de revenir

À lui dans Vous, Jésus, après ma mort, dernière.

La Belle Au Bois Dormait

La Belle au Bois dormait. Cendrillon sommeillait.

Madame Barbe-bleue ? elle attendait ses frères ;

Et le petit Poucet, loin de l’ogre si laid,

Se reposait sur l’herbe en chantant des prières.
L’Oiseau couleur-du-temps planait dans l’air léger

Qui caresse la feuille au sommet des bocages

Très nombreux, tout petits, et rêvant d’ombrager

Semaille, fenaison, et les autres ouvrages.
Les fleurs des champs, les fleurs innombrables des champs,

Plus belles qu’un jardin où l’Homme a mis ses tailles,

Ses coupes et son goût à lui, les fleurs des gens ! –

Flottaient comme un tissu très fin dans l’or des pailles,
Et, fleurant simple, ôtaient au vent sa crudité,

Au vent fort, mais alors atténué, de l’heure

Où l’après-midi va mourir. Et la bonté

Du paysage au coeur disait : Meurs ou demeure !
Les blés encore verts, les seigles déjà blonds

Accueillaient l’hirondelle en leur flot pacifique.

Un tas de voix d’oiseaux criait vers les sillons

Si doucement qu’il ne faut pas d’autre musique
Peau d’Ane rentre. On bat la retraite écoutez ! –

Dans les Etats voisins de Riquet-à-la-Houppe,

Et nous joignons l’auberge, enchantés, esquintés,

Le bon coin où se coupe et se trempe la soupe !

Drapeau Vrai

A Raymond de La Tailhède

Le soldat qui sait bien et veut bien son métier

Sera l’homme qu’il faut au Devoir inflexible :

Le Devoir, qu’il combatte ou qu’il tire à la cible,

Qu’il s’essore à la mort ou batte un plat sentier ;

Le Devoir, qu’il subisse (et l’aime !) un ordre altier

Ou repousse le bas conseil de tel horrible

Dégoût ; le Devoir bon, le Devoir dur, le crible

Où restent les défauts de l’homme tout entier ;

Le Devoir saint, la fière et douce Obéissance,

Rappel de la Famille en dépit de la France

Actuelle, au mépris de cette France-là !

Famille, foyer, France antique et l’immortelle,

Le Devoir seul devoir, le Soldat qu’appela

D’avance cette France : or l’Espérance est telle.

Écrit En 1875

J’ai naguère habité le meilleur des châteaux

Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux :

Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes,

Et j’ai longtemps, longtemps habité l’une d’elles.

Le mur, étant de brique extérieurement,

Luisait rouge au soleil de ce site dormant,

Mais un lait de chaux, clair comme une aube qui pleure,

Tendait légèrement la voûte intérieure.

Ô diane des yeux qui vont parler au cœur,

Ô réveil pour les sens éperdus de langueur,

Gloire des fronts d’aïeuls, orgueil jeune des branches,

Innocence et fierté des choses, couleurs blanches !

Parmi des escaliers en vrille, tout aciers

Et cuivres, luxes brefs encore émaciés,

Cette blancheur bleuâtre et si douce, à m’en croire,

Que relevait un peu la longue plinthe noire,

S’emplissait tout le jour de silence et d’air pur

Pour que la nuit y vînt rêver de pâle azur.

Une chambre bien close, une table, une chaise,

Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise,

Du jour suffisamment et de l’espace assez,

Tel fut mon lot durant les longs mois là passés,

Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace,

Ni le reste, et du point de vue où je me place,

Maintenant que voici le monde de retour,

Ah vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour !

Car c’était bien la paix réelle et respectable,

Ce lit dur, cette chaise unique et cette table,

La paix où l’on aspire alors qu’on est bien soi,

Cette chambre aux murs blancs, ce rayon sobre et coi,

Qui glissait lentement en teintes apaisées,

Au lieu de ce grand jour diffus de vos croisées.

Car à quoi bon le vain appareil et l’ennui

Du plaisir, à la fin, quand le malheur a lui,

(Et le malheur est bien un trésor qu’on déterre)

Et pourquoi cet effroi de rester solitaire

Qui pique le troupeau des hommes d’à présent,

Comme si leur commerce était bien suffisant ?

Questions ! Donc j’étais heureux avec ma vie,

Reconnaissant de biens que nul, certes, n’envie.

(Ô fraîcheur de sentir qu’on n’a pas de jaloux !

Ô bonté d’être cru plus malheureux que tous !)

Je partageais les jours de cette solitude

Entre ces deux bienfaits, la prière et l’étude,

Que délassait un peu de travail manuel.

Ainsi les Saints ! J’avais aussi ma part de ciel,

Surtout quand, revenant au jour, si proche encore,

Où j’étais ce mauvais sans plus qui s’édulcore

En la luxure lâche aux farces sans pardon,

Je pouvais supputer tout le prix de ce don :

N’être plus là, parmi les choses de la foule,

S’y dépensant, plutôt dupe, pierre qui roule,

Mais de fait un complice à tous ces noirs péchés,

N’être plus là, compter au rang des cœurs cachés,

Des cœurs discrets que Dieu fait siens dans le silence,

Sentir qu’on grandit bon et sage, et qu’on s’élance

Du plus bas au plus haut en essors bien réglés,

Humble, prudent, béni, la croissance des blés !

D’ailleurs nuls soins gênants, nulle démarche à faire.

Deux fois le jour ou trois, un serviteur sévère

Apportait mes repas et repartait muet.

Nul bruit. Rien dans la tour jamais ne remuait

Qu’une horloge au cœur clair qui battait à coups larges.

C’était la liberté (la seule !) sans ses charges,

C’était la dignité dans la sécurité !

Ô lieu presque aussitôt regretté que quitté,

Château, château magique où mon âme s’est faite,

Frais séjour où se vint apaiser la tempête

De ma raison allant à vau-l’eau dans mon sang,

Château, château qui luis tout rouge et dors tout blanc,

Comme un bon fruit de qui le goût est sur mes lèvres

Et désaltère encor l’arrière-soif des fièvres,

Ô sois béni, château d’où me voilà sorti

Prêt à la vie, armé de douceur et nanti

De la Foi, pain et sel et manteau pour la route

Si déserte, si rude et si longue, sans doute,

Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets.

Et soit aimé l’Auteur de la Grâce, à jamais !

Gais Et Contents

A Charles Vesseron

Une chanson folle et légère

Comme le drapeau tricolore

Court furieusement dans l’air,

Fifrant une France âpre encor.

Sa gaîté qui rit d’elle-même

Et du reste en passant se moque

Pourtant veut bien dire : Tandem !

Et vaticine le grand choc.

Écoutez ! le flonflon se pare

Des purs accents de la Patrie,

Espèce de chant du départ

Du gosse effrayant de Paris.

Il est le rythme, il est la joie,

Il est la Revanche essayée,

Il est l’entrain, il est tout, quoi !

Jusqu’au juron luron qui sied,

Jusqu’au cri de reconnaissance

Qu’on pousse quand il faut qu’on meure

De sang-froid, dans tout son bon sens,

Avec de l’honneur plein son cœur !

Il Parle Encore

Ni pardon ni répit, dit le monde,

Plus de place au sénat du loisir !

On rend grâce et justice au désir

Qui te prend d’une paix si profonde,

Et l’on eût fait trêve avec plaisir,

Mais la guerre est jalouse : il faut vivre

Ou mourir du combat qui t’enivre.

Aussi bien tes vœux sont absolus

Quand notre art est un mol équilibre.

Nous donnons un sens large au mot : libre,

Et ton sens va : Vite ou jamais plus.

Ta prière est un ordre qui vibre ;

Alors nous, indolents conseilleurs,

Que te dire, excepté : Cherche ailleurs ?

Et je vois l’Orgueil et la Luxure

Parmi la réponse : tel un cor

Dans l’éclat fané d’un vil décor,

Prêtant sa rage à la flûte impure.

Quel décor connu mais triste encor !

C’est la ville où se caille et se lie

Ce passé qu’on boit jusqu’à la lie,

C’est Paris banal, maussade et blanc,

Qui chantonne une ariette vieille

En cuvant sa  » noce  » de la veille

Comme un invalide sur un banc.

La Luxure me dit à l’oreille :

Bonhomme, on vous a déjà donné.

Et l’Orgueil se tait comme un damné.

Ô Jésus, vous voyez que la porte

Est fermée au Devoir qui frappait,

Et que l’on s’écarte à mon aspect.

Je n’ai plus qu’à prier pour la morte.

Mais l’agneau, bénissez qui le paît !

Que le thym soit doux à sa bouchette !

Que le loup respecte la houlette !

Et puis, bon pasteur, paissez mon cœur :

Il est seul désormais sur la terre,

Et l’horreur de rester solitaire

Le distrait en l’étrange langueur

D’un espoir qui ne veut pas se taire,

Et l’appelle aux prés qu’il ne faut pas.

Donnez-lui de n’aller qu’en vos pas.

Délicatesse

A Mademoiselle Rachilde

Tu nous rends l’égal des héros et des dieux,

Et, nous procurant d’être les seuls dandies,

Fais de nos orgueils des sommets radieux,

Non plus ces foyers de troubles incendies.

Tu brilles et luis, vif astre aux rayons doux,

Sur l’horizon noir d’une lourde tristesse.

Par toi surtout nous plaisons au Dieu jaloux,

Choisie, une, fleur du Bien, Délicatesse !

Plus fière fierté, plus pudique pudeur

Qui ne sais rougir à force d’être fière,

Qui ne peux que vaincre en ta sereine ardeur,

Vierge ayant tout su, très paisible guerrière.

Musique pour l’âme et parfum pour l’esprit,

Vertu qui n’es qu’un nom, mais le nom d’un ange,

Noble dame guidant au ciel qui sourit

Notre immense effort de parmi cette fange.

Ballade

(À propos de deux ormeaux qu’il avait)

Mon jardin fut doux et léger

Tant qu’il fut mon humble richesse :

Mi-potager et mi-verger,

Avec quelque fleur qui se dresse

Couleur d’amour et d’allégresse,

Et des oiseaux sur des rameaux,

Et du gazon pour la paresse.

Mais rien ne valut mes ormeaux.

De ma claire salle à manger

Où du vin fit quelque prouesse,

Je les voyais tous deux bouger

Doucement au vent qui les presse

L’un vers l’autre en une caresse,

Et leurs feuilles flûtaient des mots.

Le clos était plein de tendresse.

Mais rien ne valut mes ormeaux.

Hélas ! quand il fallut changer

De cieux et quitter ma liesse,

Le verger et le potager

Se partagèrent ma tristesse,

Et la fleur couleur charmeresse,

Et l’herbe, oreiller de mes maux,

Et l’oiseau, surent ma détresse.

Mais rien ne valut mes ormeaux.

ENVOI

Prince, j’ai goûté la simplesse

De vivre heureux dans vos hameaux :

Gaîté, santé que rien ne blesse.

Mais rien ne valut mes ormeaux.