Si Mon Grand Roy N’eust Veincu Meinte Armee

Si mon grand Roy n’eust veincu meinte armee,
Son nom n’iroit, comme il fait, dans les cieux:
Les ennemis l’ont fait victorieux,
Et des veincuz il prend sa renommee.

Si de plusieurs je te voy bien-aimee,
C’est mon trophee, et n’en suis envieux :
D’un tel honneur je deviens glorieux,
Ayant choisy chose tant estimee.

Ma jalousie est ma gloire de voir
Mesmes Amour soumis à ton pouvoir.
Mais s’il advient que de luy je me vange,

Vous honorant d’un service constant,
Jamais mon Roy par trois fois combatant
N’eut tant d’honneur, que j’auray de louange.

Quand En Songeant Ma Folâtre J’acolle

Quand en songeant ma folâtre j’acolle,

Laissant mes flancs sur les siens s’allonger,

Et que, d’un branle habilement léger,

En sa moitié ma moitié je recolle !
Amour, adonc si follement m’affole,

Qu’un tel abus je ne voudroi changer,

Non au butin d’un rivage étranger,

Non au sablon qui jaunoie en Pactole.
Mon dieu, quel heur, et quel consentement,

M’a fait sentir ce faux recollement,

Changeant ma vie en cent métamorphoses !
Combien de fois, doucement irrité,

Suis-je ore mort, ore ressuscité,

Entre cent lis et cent merveilles roses !

Quiconque A Peint Amour, Il Fut Ingenieux

Quiconque a peint Amour, il fut ingenieux,
Non le faisant enfant chargé de traicts et d’ailes,
Non luy chargeant les mains de flames eternelles,
Mais bien d’un double crespe enveloppant ses yeux.

Amour hait la clarté, le jour m’est odieux :
J’ay, qui me sert de jour, mes propres estincelles,
Sans qu’un Soleil jaloux de ses flames nouvelles
S’amuse si long temps à tourner dans les cieux.

Argus regne en Esté, qui d’une œillade espesse
Espie l’amoureux parlant à sa maistresse
Le jour est de l’Amour ennemy dangereux.

Soleil, tu me desplais : la nuict m’est bien meilleure :
Pren pitié de mon mal, cache toy de bonne heure :
Tu fus, comme je suis, autrefois amoureux.

Il Ne Falloit, Maistresse, Autres Tablettes

Il ne falloit, Maistresse, autres tablettes
Pour vous graver, que celles de mon cœur,
Où de sa main Amour nostre veinqueur
Vous a gravee, et vos graces parfaites.

Là voz vertus au vif y sont portraites,
Et voz beautez causes de ma langueur,
L’honnesteté, la douceur, la rigueur,
Et tous les biens et maux que vous me faites.

Là voz cheveux, vostre œil et vostre teint,
Et vostre front s’y monstre si bien peint,
Et vostre face y est si bien enclose,

Que tout est plein : il n’y a plus d’endroit
Qui ne soit vostre : et quand Amour voudroit,
Il ne pourroit y graver autre chose.

Jamais Hector Aux Guerres N’était Lâche

Jamais Hector aux guerres n’était lâche
Lorsqu’il allait combattre les Grégeois :
Toujours sa femme attachait son harnois,
Et sur l’armet (1) lui plantait son panache.

Il ne craignait la Péléenne (2) hache
Du grand Achille, ayant deux ou trois fois
Baisé sa femme, et tenant en ses doigts
Une faveur de sa belle Andromache.

Heureux cent fois, toi chevalier errant,
Que ma déesse allait hier parant,
Et qu’en armant baisait, comme je pense.

De sa vertu procède ton honneur :
Que plût à Dieu, pour avoir ce bonheur
Avoir changé mes plumes à ta lance.

1. L’armet est un casque.
2. La hache d’Achille, fils de Pélée.

L’absence

Ce me sera plaisir, Genèvre, de t’écrire,
Étant absent de toi, mon amoureux martyre…
J’ai certes éprouvé par mainte expérience,
Que l’amour se renforce et s’augmente en l’absence,

Ou soit en rêvassant le plaisant souvenir,
Ainsi que d’un appât la vienne entretenir,
Ou soit les portraits des liesses passées
S’impriment dans l’esprit de nouveau ramassées ;

Soit que l’âme ait regret au bien qu’elle a perdu,
Soit que le vide corps plus plein se soit rendu,
Soit que la volupté soit trop tôt périssable,

Soit que le souvenir d’elle soit plus durable.
Bref, je ne sais que c’est ; mais certes je sais bien
Que j’aime mieux absent qu’étant près de mon bien…

Ce Chasteau-neuf, Ce Nouvel Edifice

Ce Chasteau-neuf, ce nouvel edifice
Tout enrichy de marbre et de porphire,
Qu’Amour bastit chasteau de son empire,
Où tout le Ciel a mis son artifice,

Est un rempart, un fort contre le vice,
Où la Vertu maistresse se retire,
Que l’œil regarde, et que l’esprit admire,
Forçant les cœurs à luy faire service.

C’est un Chasteau feé de telle sorte,
Que nul ne peut approcher de la porte,
Si des grands Rois il n’a tiré sa race,

Victorieux, vaillant et amoureux.
Nul Chevalier, tant soit aventureux,
Sans estre tel, ne peut gagner la place.

Cusin, Monstre À Double Aile, Au Mufle Elephantin

Cusin, monstre à double aile, au mufle Elephantin,
Canal à tirer sang, qui voletant en presse
Sifles d’un son aigu, ne picque ma Maistresse,
Et la laisse dormir du soir jusqu’au matin.

Si ton corps d’un atome, et ton nez de mastin
Cherche tant à picquer la peau d’une Deesse,
En lieu d’elle, Cusin, la mienne je te laisse :
Succe la, que mon sang te soit comme un butin.

Cusin, je m’en desdy : hume moy de la belle
Le sang, et m’en apporte une goutte nouvelle
Pour gouster quel il est. Ha, que le sort fatal

Ne permet à mon corps de prendre ton essence !
Repicquant ses beaux yeux, elle auroit cognoissance
Qu’un rien qu’on ne voit pas, fait souvent un grand mal.

À Mon Retour

À mon retour (eh ! je m’en désespère),
Tu m’as reçu d’un baiser tout glacé,
Froid, sans saveur, baiser d’un trépassé,
Tel que Diane en donnait à son frère,

Tel qu’un fille en donne à sa grand-mère,
La fiancée en donne au fiancé,
Ni savoureux, ni moiteux (1), ni pressé :
Eh quoi, ma lèvre est-elle si amère ?

Ah ! tu devrais imiter les pigeons,
Qui bec en bec de baisers doux et longs
Se font l’amour sur le haut d’une souche

Je te supplie, maîtresse, désormais
Ou baise-moi la saveur en la bouche,
Ou bien du tout ne me baise jamais.

1. Moiteux : Humide.
2. Souche : Branche.

À Phoebus

Sois medecin, Phoebus, de la Maistresse
Qui tient mon Prince en servage si doux :
Vole à son lict, et luy taste le poux :
Il faut qu’un Dieu guarisse une Deesse.

Mets en effect ton mestier, et ne cesse
De la panser, et luy donner secours,
Ou autrement le regne des amours
Sera perdu, si le mal ne la laisse.

Ne souffre point, qu’une blesme langueur
Ne son beau teint efface la vigueur,
Ny de ses yeux où l’Amour se repose.

Exauce moy, ô Phoebus : si tu veux,
D’un mesme coup tu en guariras deux :
Elle et mon Duc n’est qu’une mesme chose.

Amour, Je Ne Me Plains

Amour, je ne me plains de l’orgueil endurci,
Ni de la cruauté de ma jeune Lucrèce,
Ni comme, sans recours, languir elle me laisse :
Je me plains de sa main et de son godmicy.

C’est un gros instrument par le bout étréci,
Dont chaste elle corrompt toute nuit sa jeunesse :
Voilà contre l’Amour sa prudente finesse,
Voilà comme elle trompe un amoureux souci.

Aussi, pour récompense, une haleine puante,
Une glaire épaissie entre ses draps gluante,
Un oeil hâve et battu, un teint pâle et défait,

Montrent qu’un faux plaisir toute nuit la possède.
Il vaut mieux être Phryne et Laïs tout à fait,
Que se feindre Portie avec un tel remède.

Amour, Je Ne Me Plains De L’orgueil Endurci

Amour, je ne me plains de l’orgueil endurci,

Ni de la cruauté de ma jeune Lucrèce,

Ni comme, sans recours, languir elle me laisse :

Je me plains de sa main et de son godmicy.
C’est un gros instrument par le bout étréci,

Dont chaste elle corrompt toute nuit sa jeunesse :

Voilà contre l’Amour sa prudente finesse,

Voilà comme elle trompe un amoureux souci.
Aussi, pour récompense, une haleine puante,

Une glaire épaissie entre ses draps gluante,

Un oeil hâve et battu, un teint pâle et défait,
Montrent qu’un faux plaisir toute nuit la possède.

Il vaut mieux être Phryne et Laïs tout à fait,

Que se feindre Portie avec un tel remède.

Amour, Tu Es Trop Fort, Trop Foible Est Ma Raison

Amour, tu es trop fort, trop foible est ma Raison
Pour soustenir le camp d’un si rude adversaire.
Va, badine Raison, tu te laisses desfaire :
Dez le premier assaut on te meine en prison.

Je veux, pour secourir mon chef demy-grison,
Non la Philosophie ou les Loix : au contraire
Je veux ce deux fois nay, ce Thebain, ce Bon-pere,
Lequel me servira d’une contrepoison.

Il ne faut qu’un mortel un immortel assaille.
Mais si je prens un jour cest Indien pour moy,
Amour, tant sois tu fort, tu perdras la bataille,

Ayant ensemble un homme et un Dieu contre toy.
La Raison contre Amour ne peut chose qui vaille :
Il faut contre un grand Prince opposer un grand Roy.