Soirs (i)

Calmes aux quais déserts s’endorment les bateaux.

Les besognes du jour rude sont terminées,

Et le bleu Crépuscule aux mains efféminées

Éteint le fleuve ardent qui roulait des métaux.
Les ateliers fiévreux desserrent leurs étaux,

Et, les cheveux au vent, les fillettes minées

Vers les vitrines d’or courent, illuminées,

Meurtrir leur désir pauvre aux diamants brutaux.
Sur la ville noircie, où le peuple déferle,

Le ciel, en des douceurs de turquoise et de perle,

Le ciel semble, ce soir d’automne, défaillir.
L’Heure passe comme une femme sous un voile ;

Et, dans l’ombre, mon coeur s’ouvre pour recueillir

Ce qui descend de rêve à la première étoile.

Soirs (ii)

Le Séraphin des soirs passe le long des fleurs

La Dame-aux-Songes chante à l’orgue de l’église ;

Et le ciel, où la fin du jour se subtilise,

Prolonge une agonie exquise de couleurs.
Le Séraphin des soirs passe le long des coeurs

Les vierges au balcon boivent l’amour des brises ;

Et sur les fleurs et sur les vierges indécises

Il neige lentement d’adorables pâleurs.
Toute rose au jardin s’incline, lente et lasse,

Et l’âme de Schumann errante par l’espace

Semble dire une peine impossible à guérir
Quelque part une enfant très douce doit mourir

O mon âme, mets un signet au livre d’heures,

L’Ange va recueillir le rêve que tu pleures.

Soirs (iii)

Le ciel comme un lac d’or pâle s’évanouit,

On dirait que la plaine, au loin déserte, pense ;

Et dans l’air élargi de vide et de silence

S’épanche la grande âme triste de la nuit.
Pendant que çà et là brillent d’humbles lumières,

Les grands boeufs accouplés rentrent par les chemins ;

Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains,

Respirent le soir calme aux portes des chaumières.
Le paysage, où tinte une cloche, est plaintif

Et simple comme un doux tableau de primitif,

Où le Bon Pasteur mène un agneau blanc qui saute.
Les astres au ciel noir commencent à neiger,

Et là-bas, immobile au sommet de la côte,

Rêve la silhouette antique d’un berger.

Ton Souvenir Est Comme Un Livre

Ton Souvenir est comme un livre bien aimé,
Qu’on lit sans cesse, et qui jamais n’est refermé,
Un livre où l’on vit mieux sa vie, et qui vous hante
D’un rêve nostalgique, où l’âme se tourmente.

Je voudrais, convoitant l’impossible en mes vœux,
Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux ;
Ciseler avec l’art patient des orfèvres
Une phrase infléchie au contour de tes lèvres ;

Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi
Qu’en tombant de ton âme, un mot propage en moi ;
Dire quelle mer chante en vagues d’élégie
Au golfe de tes seins où je me réfugie ;
Dire, oh surtout ! tes yeux doux et tièdes parfois
Comme une après-midi d’automne dans les bois ;
De l’heure la plus chère enchâsser la relique,
Et, sur le piano, tel soir mélancolique,
Ressusciter l’écho presque religieux
D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.

Vague Et Noyée

Sonnet.

Vague et noyée au fond du brouillard hiémal,
Mon âme est un manoir dont les vitres sont closes,
Ce soir, l’ennui visqueux suinte au long des choses,
Et je titube au mur obscur de l’animal.

Ma pensée ivre, avec ses retours obsédants
S’affole et tombe ainsi qu’une danseuse soûle ;
Et je sens plus amer, à regarder la foule,
Le dégoût d’exister qui me remonte aux dents.

Un lugubre hibou tournoie en mon front vide ;
Mon cœur sous les rameaux d’un silence torpide
S’endort comme un marais violâtre et fiévreux.

Et toujours, à travers mes yeux, vitres bizarres,
Je vois — vers l’Orient étouffant et cuivreux —
Des cités d’or nager dans des couchants barbares.

Ville Morte

Vague, perdue au fond des sables monotones,

La ville d’autrefois, sans tours et sans remparts,

Dort le sommeil dernier des vieilles Babylones,

Sous le suaire blanc de ses marbres épars.
Jadis elle régnait ; sur ses murailles fortes

La Victoire étendait ses deux ailes de fer.

Tous les peuples d’Asie assiégeaient ses cent portes ;

Et ses grands escaliers descendaient vers la mer
Vide à présent, et pour jamais silencieuse,

Pierre à pierre, elle meurt, sous la lune pieuse,

Auprès de son vieux fleuve ainsi qu’elle épuisé,
Et, seul, un éléphant de bronze, en ces désastres,

Droit encore au sommet d’un portique brisé,

Lève tragiquement sa trompe vers les astres.

Viole

Mon coeur, tremblant des lendemains,

Est comme un oiseau dans tes mains

Qui s’effarouche et qui frissonne.
Il est si timide qu’il faut

Ne lui parler que pas trop haut

Pour que sans crainte il s’abandonne.
Un mot suffit à le navrer,

Un regard en lui fait vibrer

Une inexprimable amertume.
Et ton haleine seulement,

Quand tu lui parles doucement,

Le fait trembler comme une plume.
Il t’environne ; il est partout.

Il voltige autour de ton cou,

Il palpite autour de ta robe,
Mais si furtif, si passager,

Et si subtil et si léger,

Qu’à toute atteinte il se dérobe.
Et quand tu le ferais souffrir

Jusqu’à saigner, jusqu’à mourir,

Tu pourrais en garder le doute,
Et de sa peine ne savoir

Qu’une larme tombée un soir

Sur ton gant taché d’une goutte.

L’hermaphrodite

Vers l’archipel limpide, où se mirent les Iles,

L’Hermaphrodite nu, le front ceint de jasmin,

Épuise ses yeux verts en un rêve sans fin ;

Et sa souplesse torse empruntée aux reptiles,
Sa cambrure élastique, et ses seins érectiles

Suscitent le désir de l’impossible hymen.

Et c’est le monstre éclos, exquis et surhumain,

Au ciel supérieur des formes plus subtiles.
La perversité rôde en ses courts cheveux blonds.

Un sourire éternel, frère des soirs profonds,

S’estompe en velours d’ombre à sa bouche ambiguë ;
Et sur ses pâles chairs se traîne avec amour

L’ardent soleil païen, qui l’a fait naître un jour

De ton écume d’or, ô Beauté suraiguë.

L’indifférent

Dans le parc vaporeux où l’heure s’énamoure,

Les robes de satin et les sveltes manteaux

Se mêlent, reflétés au ciel calme des eaux,

Et c’est la fin d’un soir infini qu’on savoure.
Les éventails sont clos ; dans l’air silencieux

Un andante suave agonise en sourdine,

Et, comme l’eau qui tombe en la vasque voisine,

L’amour tombe dans l’âme et déborde des yeux.
Les grands cils allongés palpitent leurs tendresses ;

Fluides sous les mains s’arpègent les caresses ;

Et là-bas, s’effilant, solitaire et moqueur,
L’Indifférent, oh ! las d’Agnès ou de Lucile,

Sur la scène, d’un geste adorable et gracile,

Du bout de ses doigts fins sème un peu de son coeur.

Midi

Au zénith aveuglant brûle un globe de flamme,

Le ciel entier frémit criblé de flèches d’or.

Immobile et ridée à peine la mer dort,

La mer dort au soleil comme une belle femme.
Ça et là, dans le creux des rochers, une lame

Blanchit, et par degrés d’un insensible effort

Les vagues, expirant sur le sable du bord,

Allongent leur ourlet tiède jusqu’à mon âme.
Mon âme a fui ! Mon âme est dans la mer sacrée !

Mon âme est l’eau qui brille et la clarté dorée,

Et l’écume et la nacre, et la brise et le sel !
Et mon essence unie à l’essence du monde

Court, miroite, étincelle, et se perd, vagabonde,

Ainsi qu’un grain d’encens consumé sur l’autel,
Dans la splendeur sans bords de l’être universel.

Mon Âme Est Une Infante

Mon Ame est une infante en robe de parade,

Dont l’exil se reflète, éternel et royal,

Aux grands miroirs déserts d’un vieil Escurial,

Ainsi qu’une galère oubliée en la rade.
Aux pieds de son fauteuil, allongés noblement,

Deux lévriers d’Écosse aux yeux mélancoliques

Chassent, quand il lui plaît, les bêtes symboliques

Dans la forêt du Rêve et de l’Enchantement.
Son page favori, qui s’appelle Naguère,

Lui lit d’ensorcelants poèmes à mi-voix,

Cependant qu’immobile, une tulipe aux doigts,

Elle écoute mourir en elle leur mystère
Le parc alentour d’elle étend ses frondaisons,

Ses marbres, ses bassins, ses rampes à balustres ;

Et, grave, elle s’enivre à ces songes illustres

Que recèlent pour nous les nobles horizons.
Elle est là résignée, et douce, et sans surprise,

Sachant trop pour lutter comme tout est fatal,

Et se sentant, malgré quelque dédain natal,

Sensible à la pitié comme l’onde à la brise.
Elle est là résignée, et douce en ses sanglots,

Plus sombre seulement quand elle évoque en songe

Quelque Armada sombrée à l’éternel mensonge,

Et tant de beaux espoirs endormis sous les flots.
Des soirs trop lourds de pourpre où sa fierté soupire,

Les portraits de Van Dyck aux beaux doigts longs et purs,

Pâles en velours noir sur l’or vieilli des murs,

En leurs grands airs défunts la font rêver d’empire.
Les vieux mirages d’or ont dissipé son deuil,

Et, dans les visions où son ennui s’échappe,

Soudain gloire ou soleil -un rayon qui la frappe

Allume en elle tous les rubis de l’orgueil.
Mais d’un sourire triste elle apaise ces fièvres ;

El, redoutant la foule aux tumultes de fer,

Elle écoute la vie au loin comme la mer

Et le secret se lait plus profond sur ses lèvres.
Rien n’émeut d’un frisson l’eau pâle de ses yeux,

Où s’est assis l’Esprit voilé des Villes mortes ;

El par les salles, où sans bruit tournent les portes,

Elle va, s’enchantant de mots mystérieux.
L’eau vaine des jets d’eau là-bas tombe en cascade,

Et, pâle à la croisée, une tulipe aux doigts,

Elle est là, reflétée aux miroirs d’autrefois,

Ainsi qu’une galère oubliée en la rade.
Mon Ame est une infante en robe de parade.

Musique

Puisqu’il n’est point de mots qui puissent contenir,

Ce soir, mon âme triste en vouloir de se taire,

Qu’un archet pur s’élève et chante, solitaire,

Pour mon rêve jaloux de ne se définir.
O coupe de cristal pleine de souvenir ;

Musique, c’est ton eau seule qui désaltère ;

Et l’âme va d’instinct se fondre en ton mystère,

Comme la lèvre vient à la lèvre s’unir.
Sanglot d’or ! Oh ! voici le divin sortilège !

Un vent d’aile a couru sur la chair qui s’allège ;

Des mains d’anges sur nous promènent leur douceur.
Harmonie, et c’est toi, la Vierge secourable,

Qui, comme un pauvre enfant, berces contre ton coeur

Notre coeur infini, notre coeur misérable.

Musique Sur L’eau

Oh ! Écoute la symphonie ;

Rien n’est doux comme une agonie

Dans la musique indéfinie

Qu’exhale un lointain vaporeux ;
D’une langueur la nuit s’enivre,

Et notre coeur qu’elle délivre

Du monotone effort de vivre

Se meurt d’un trépas langoureux.
Glissons entre le ciel et l’onde,

Glissons sous la lune profonde ;

Toute mon âme, loin du monde,

S’est réfugiée en tes yeux,
Et je regarde tes prunelles

Se pâmer sous les chanterelles,

Comme deux fleurs surnaturelles

Sous un rayon mélodieux.
Oh ! écoute la symphonie ;

Rien n’est doux comme l’agonie

De la lèvre à la lèvre unie

Dans la musique indéfinie

Nuit Blanche

Cette nuit, tu prendras soin que dans chaque vase

Frissonne, humide encore, une gerbe de fleurs.

Nul flambeau dans la chambre où tes chères pâleurs

Se noieront comme un rêve en des vapeurs de gaze.
Pour respirer tous nos bonheurs avec emphase,

Sur le piano triste, où trembleront des pleurs,

Tes mains feront chanter d’angéliques douleurs

Et je t’écouterai, silencieux d’extase.
Tels nous nous aimerons, sévères et muets.

Seul, un baiser parfois sur tes ongles fluets

Sera la goutte d’eau qui déborde des urnes,
O Soeur ! et dans le ciel de notre pureté

Le virginal Désir des amours taciturnes

Montera lentement comme un astre argenté.

Octobre Est Doux

Sonnet.

Octobre est doux. — L’hiver pèlerin s’achemine
Au ciel où la dernière hirondelle s’étonne.
Rêvons… le feu s’allume et la bise chantonne.
Rêvons… le feu s’endort sous sa cendre d’hermine.

L’abat-jour transparent de rose s’illumine.
La vitre est noire sous l’averse monotone.
Oh ! le doux  » remember  » en la chambre d’automne,
Où des trumeaux défunts l’âme se dissémine.

La ville est loin. Plus rien qu’un bruit sourd de voitures
Qui meurt, mélancolique, aux plis lourds des tentures…
Formons des rêves fins sur des miniatures.

Vers de mauves lointains d’une douceur fanée
Mon âme s’est perdue ; et l’Heure enrubannée
Sonne cent ans à la pendule surannée…