Prière

Au plus haut point de la montagne la plus pure,

Au plus beau jour de nos époques favorites

Où le désert se fleurissait de nouveaux rites,

A l’heure d’or la plus sévère à la nature ;
Blanche et les flancs pressés d’une longue ceinture,

Debout dans l’idéal concert de ses mérites,

La plus sainte et la plus charmante des ermites

Lève au ciel ses bras nus dans leurs manches de bure.
Son visage d’un feu tranquille et blanc rayonne

Comme une neige ou comme un linge où l’astre donne ;

Son coeur allumé s’ouvre au céleste conseil !
Et les plaines, à ces sauvages pieds d’yeuses,

Sont un cirque apaisé de bêtes précieuses

Les yeux de Jésus-Christ s’ouvrent dans le soleil.

Saintes Femmes

Quelle étoile nous vit donc naître, nous qui sommes

Les voleuses de vos coeurs charmants, Enfants-rois ?

C’est nous qui vous faisons la cour, ô jeunes hommes,

Et vos légèretés nous sont d’atroces croix.
En nous rien des yeux verts de l’amante fatale

Par sa jupe épandue en mare de sang noir.

Rien des beautés faisant que le désir détale

Devant leurs coeurs repus de vaches au dormoir.
Mais nous nous déclarons d’avance les sujettes

De votre règne aimable ou non, sans nul souci

Que celui d’approcher vos mains ; sommes-nous bêtes

De vous bercer, de vous enorgueillir ainsi !
Pour atteindre aux baisers graves de votre bouche,

Il nous plaît de braver, dans votre embrassement,

Jusques à toi, Baiser déchirant, et toi couche

Où le sang violé s’éperle obscurément.
Mais quand nous vous tenons, Coeurs trop pleins de silences,

Nous ne savons, pleurant à vos torts expiés,

Que faire du tissu de vos obédiences

Un tapis pour la plante exquise de nos pieds.
Aussi trop tôt, mon Dieu ! redoutant quelque fraude,

Comme un chien, autour des pacages timorés,

Notre âme tristement s’en va tourner et rôde

A la porte par où vous nous êtes entrés.
Bien qu’offrant à vos nuits ce qu’il faut à ces luttes

Où s’exerce le coeur irritable, âcreté

Des Baisers, et soupirs rieurs comme des flûtes,

Et ventre glorieux de sa stérilité,
Nous vous perdons, malgré nos deux mains maternelles,

Mais vous n’emportez pas, pour vos futurs exils,

L’orgueil d’avoir éteint nos fécondes prunelles

Et bu notre âme humide aux pointes de nos cils.
Donc, homme, errant de créature en créature,

Tu viens et tu t’en vas, sans comprendre beaucoup

Tout ce que nous mettons de céleste imposture

A te sourire avec deux longs bras à ton cou.
Du reste nous savons l’oubli des Récompenses

Et que l’Amour au fond n’est qu’un divin Ennui.

Puis notre coeur est plus plein que tu ne le penses,

Car une fois au point dans la première nuit,
Lorsque, le sang fouetté d’une crainte immortelle,

Les yeux injectés d’or dans un coucher de feu,

Nos doigts laissent fuir nos pantalons de dentelle,

Votre sourire est plein d’infinis, il est Dieu.
Après tout, nous ferons des morts saintes, cilice

Sous l’épaule, allongeant nos deux mains sur le drap,

Quand nous avalerons l’hostie avec délice,

Notre amour pour un Autre alors s’élargira ;
Car nous croyons à tes beautés spirituelles,

Ô Jésus, et que seul tu donnes sans rancoeurs

Le dernier mot des sens aux Immatérielles,

Toi l’Eternel, toi le plus riche Amant des Coeurs !

La Fête Chez Toto

A la fête qu’après-demain je donnerai,

Il y aura beaucoup de monde. Toi, curé,

J’exige que l’on vienne et le diable ait ton âme !

S’il y aura des gens de l’Olympe? Oui, madame,

Quant à vous, je ne vous invite pas, Zari.

On entrera, dès que le maître aura souri,

A l’heure par exemple où se couchent les villes.

A la porte on vendra des éventails des Iles

Du temps qu’Athénasie était reine en riant.

Un diplomate russe, un nonce d’Orient

Viendront gris sans que l’on trouve ça regrettable.

Le dîner, viande et fruits, écrasera la table.

Je ne sais pas les noms de ce qu’on mangera,

Ni quels vins couleront ni quels airs l’on jouera,

Mais les glaces seront de Venise et des pôles.

Des plats d’or voleront par-dessus les épaules,

Sous de fiers lustres à cent mètres du plafond

Qui sera comme un ciel d’indulgence sans fond,

Où trembleront des seins, des lyres et des astres.

Des rires crouleront comme de gros désastres.

On entendra des cris d’oiseaux dans les hauteurs ;

Il y aura des chefs d’offices, des auteurs,

Des voyageurs parlant comme ceux-là du conte ;

Nag la pâle y sera, répondant au vieux comte :

 » Change en or ton argent, ton or en perles, cher  »

Et les femmes seront des anges bien en chair,

Nourris de moelles de boxeurs et de cervelles

D’acrobates, disant des bêtises entre elles.

Il y aura des gens sérieux quoiqu’en deuil,

Quelque immense poète en un petit fauteuil,

Et puis, sur une estrade en feutre, une féerie

De musiciens blonds venus de Barbarie,

En gilets frais ainsi que des pois de senteur.

Autour de la maison, obscur comme le coeur,

Le parc sera pompeux et la lune mignonne.

Ah ! nous aurons aussi le monsieur dont personne

Ne sait le petit nom ni le nom, croyez-vous,

Et ce sera le plus délicieux de tous.

Il y aura le diable : une humble enfant qui souffre

Dira le reconnaître à son odeur de soufre.

Certes il y aura l’ami qu’on croyait mort,

Le chien qui mord, et la bonne femme qui dort,

Et plus d’un mendiant au bras de quelque dame,

Mis avec toute la distinction de l’âme ;

Et la musique aura tant d’influence, vrai,

A la fête qu’après-demain je donnerai,

Que l’on croira jouir d’une mort indicible,

Et mourir plus longtemps qu’il ne semble possible,

Dans une sorte d’aise et de grâce, humblement.

Quant au bal, qui sera rose admirablement,

Il entraînera tout nous tous : danseurs sceptiques,

Filles graves roulant des prunelles mystiques,

Et chacune je vous inviterai, Zari, –

Trouvera son valseur, son ange et son mari.

Bref, tout ce monde, armé de ses plus jolis vices,

De salle en salle ira tournant avec délices,

Dans un vaste froufrou de coeurs et de chiffons,

Dans mon château, mon bon vieux château des Bouffons

Qu’avoisine une mer verte et gaie au possible,

Suivre vers la folie une pente insensible,

Ou vers le crime qui, ce soir-là, sera roi,

Jusqu’à ce qu’apparaisse, après le souper froid,

Le matin bête dans la cohue étonnée.

Hélas ! personne à la fête que j’ai donnée !

Mendiants

Pendant qu’hésite encor ton pas sur la prairie,

Le pays s’est de ciel houleux enveloppé.

Tu cèdes, l’oeil levé vers la nuagerie,

A ce doux midi blême et plein d’osier coupé.
Nous avons tant suivi le mur de mousse grise

Qu’à la fin, à nos flancs qu’une douleur emplit,

Non moins bon que ton sein, tiède comme l’église,

Ce fossé s’est ouvert aussi sûr que le lit.
Dédoublement sans fin d’un typique fantôme,

Que l’or de ta prunelle était peuplé de rois !

Est-ce moi qui riais à travers ce royaume ?

Je tenais le martyre, ayant les bras en croix.
Le fleuve au loin, le ciel en deuil, l’eau de tes lèvres,

Immense trilogie amère aux coeurs noyés.

Un goût m’est revenu de nos plus forts genièvres,

Lorsque ta joue a lui, près des yeux dévoyés !
Et pourtant, oh ! pourtant, des seins de l’innocent

Et de nos doigts, sonnant, vers notre rêve éclos

Sur le ventre gentil comme un tambour qui chante,

Dianes aux désirs, et charger aux sanglots,
De ton attifement de boucles et de ganses,

Vieux Bébé, de tes cils essuyés simplement,

Et de vos piétés, et de vos manigances

Qui m’auraient bien pu rendre aussi chien que l’amant,
Il ne devait rester qu’une ironie immonde,

Une langueur des yeux détournés sans effort.

Quel bras, impitoyable aux Echappés du monde,

Te pousse à l’Est, pendant que je me sauve au Nord !

Dompteuse

Elle vint dans Ninive énorme, où sont les fous

Qui veillent dans les lits et dorment sur les tables,

Et le théâtre est cendre où, les soirs ineffables,

Elle noyait sa tête aux crins des lions doux.
Fixant sur eux des yeux charmeurs comme en des fables,

Elle allait, éteignant leurs cris dans ses genoux,

Calme, et trouvant l’odeur des palmes et des sables

Au souffle de leur gueule errant sur ses seins roux.
Ses cheveux fiers, sa main doucement suspendue,

Ses robes dans leur fleur ne l’ont point défendue.

Un jour la griffe immense et tranquille la prit.
La foule ayant fui blême, un parfum pour des âmes

Sembla mêler, le long des promenoirs à femmes,

Le sang de la Dompteuse aux roses de la Nuit.

Ciels

Le Ciel a de jeunes pâturages

Tendres, vers un palais triste et vermeil :

Un Essaim d’Heures sauvages

Guide Pasiphaé, petite-fille du Soleil.
Des troupeaux silencieux du ciel,

Un nuage, un doux taureau s’écume,

Se détache, avec le souci réel

Du Baiser qui l’arrose et la parfume.
Et ces neiges, fraîcheur et ferveur,

Au ciel des étreintes fatales,

S’unissent, ô Douleur !

Le taureau roule sur la prairie idéale.
La Passion plus doucement encore a lui

Sous le Baiser qui les parfume et les arrose,

Ils s’absorbent au ciel qui les absorbe en lui.

Reste seule la bave du Baiser, amère et rose.
Le Couchant a brûlé comme un palais,

Et le ciel s’aveugle avec les cendres

Qu’un Dieu noir chasse avec un balai.

Vénus, diamant et feu, au jardin d’amour, va pendre.
I
Autour de la jeune Eglise,

Par les prés et les clôtures

Et les vieilles routes pures,

La nuit comme une eau s’épuise.
II
C’est l’aube toute divine

Et la plage violette,

Avec des voiles en fête

Au ciel tel qu’une marine.
III
Guerre et semaille, avalanches

De nos thèmes et nos mythes,

Par les labours sans limites

Sommeillant pour les revanches.
IV
Mais le sang petit et pâle

Que l’aurore a dans les veines,

Ô Seigneur ! est-ce nos peines

Ou votre pitié fatale ?
V
Nos voeux des vôtres sont frères,

Vous tous dont le coeur murmure

Depuis l’ancienne aventure

Montez, Aubes et Colères !

Aux Saints

Si, tous les matins de nos fêtes,

Nous chantions tous avec amour

Sur les harpes des saints prophètes

Nos prières qui sont parfaites,

Je ne serais pas dans la cour.
Si nous récitions nos prières

Dans le crépuscule du soir

Avec des lèvres régulières,

Avant d’allumer les lumières,

Je ne serais pas au chauffoir.
Si les yeux remplis de beaux songes,

Nous demandions, quand vient le jour,

Au ciel qui voit tous nos mensonges

L’humble foi du pêcheur d’éponges,

Je ne serais pas dans la cour.
Et quand la lampe s’est éteinte,

Si nous sentions sur nos lits noirs

La caresse d’une aile sainte,

Attendant que l’Angelus tinte,

Je ne serais pas au dortoir.
Si l’homme s’oubliait lui-même

Pour ses frères, comme un retour

Des bienfaits du Seigneur qui l’aime,

Qui le marque de son Saint-Chrême,

Je ne serais pas dans la cour ;
Et si nous, les fous de Bicêtre,

Nous avions fait notre devoir,

Le devoir dicté par son prêtre,

Nous serions au parloir peut-être,

Ce ne serait pas ce parloir.
Sans le diable qui nous malmène,

Nul, avec les yeux de son corps,

N’aurait vu ma figure humaine

Dans la cour où je me promène

Et dans le dortoir où je dors.
(Poème écrit à Bicêtre)