Xanthis

Au vent frais du matin frissonne l’herbe fine ;
Une vapeur légère aux flancs de la colline
Flotte ; et dans les taillis d’arbre en arbre croisés
Brillent, encore intacts, de longs fils irisés.
Près d’une onde ridée aux brises matinales,
Xanthis, ayant quitté sa robe et ses sandales,
D’un bras s’appuie au tronc flexible d’un bouleau,
Et, penchée à demi, se regarde dans l’eau.
Le flot de ses cheveux d’un seul côté s’épanche,
Et, blanche, elle sourit à son image blanche…
Elle admire sa taille droite, ses beaux bras,
Et sa hanche polie, et ses seins délicats,
Et d’une main, que guide une exquise décence,
Fait un voile pudique à sa jeune innocence.
Mais un grand cri soudain retentit dans les bois,
Et Xanthis tremble ainsi que la biche aux abois,
Car elle a vu surgir, dans l’onde trop fidèle,
Les cornes du méchant satyre amoureux d’elle.

Les Vierges Au Crépuscule

— Naïs, je ne vois plus la couleur de tes bagues

— Lydé, je ne vois plus les cygnes sur les vagues

— Naïs, n’entends-tu pas la flûte des bergers ?

— Lydé, ne sens-tu pas l’odeur des orangers ?

— D’où vient qu’en moi, Naïs, monte un frisson amer

À regarder mourir le soleil sur la mer ?

— D’où vient ainsi, Lydé, qu’en frémissant j’écoute

Le bruit lointain des chars qui rentrent sur la route ?

Et Naïs et Lydé, les vierges de quinze ans,

Seules sur la terrasse aux parfums épuisants,

Sentent leur cœur trop lourd fondre en larmes obscures

Et, sous leurs fronts penchés mêlant leurs chevelures,

D’une étreinte où la bouche à la bouche s’unit,

Sanglotent doucement dans le soir infini

Mnasyle

Le troupeau maigre épars aux roches du rivage

Broute le noir genièvre et la menthe sauvage

Au large la mer luit comme un métal ardent.

Soudain le bouc lascif se dresse et, titubant,

Sur la chèvre efflanquée à l’échiné rugueuse

Satisfait au soleil sa luxure fougueuse.

Et Mnasyle, l’éphèbe en fleur de Scyoné,

Aussi beau qu’une vierge et d’iris couronné,

De ses longs yeux d’or noir le regarde étonné ;

Et, pris de langueur vague en l’exil de la grève,

Laisse flotter sa main sur sa chair nue, et rêve

Myrtil Et Palémone

Myrtil et Palémone, enfants chers aux bergers,

Se poursuivent dans l’herbe épaisse des vergers,

Et font fuir devant eux, en de bruyantes joies,

La file solennelle et stupide des oies.

Or Myrtil a vaincu Palémone en ses jeux ;

Comme il l’étreint, rieuse, entre ses bras fougueux,

Il frémit de sentir, sous les toiles légères;

Palpiter tout à coup des formes étrangères ;

Et la double rondeur naissante des seins nus

Jaillit comme un beau fruit sous ses doigts ingénus.

Le jeu cesse Un mystère en son cœur vient d’éclore,

Et, grave, il les caresse et les caresse encore.

Nyza Chante

La famille nombreuse, et par les dieux comblée,

Tout autour de la table est encor rassemblée :

Elyone au long col, Lydie aux seins naissants,

Nyza dont la voix triste a de si purs accents,

Myrte agile et robuste, Ixène douce et blanche.

La mère aux lourds bandeaux sur les petits se penche ;

Myrte rit aux éclats ; Ixène jette un cri ;

Et le père accoudé sur la table sourit

Le jour fut accablant ; par la fenêtre ouverte

Un peu de brise vient de la route déserte ;

La campagne s’endort dans l’or des soirs d’été.

Et le mystère monte avec l’obscurité

L’âme pensive au lent adieu de la lumière :

Chante, dit à Nyza la voix grave du père ;

Et, regardant là-bas briller les derniers feux,

Il baise avec lenteur l’enfant sur ses cheveux.

Entre ses sœurs Nyza de son père est chérie ;

Sa voix semble toujours pleurer une patrie.

Elle a treize ans ; un soir d’amour, la Volupté

De nuit et de lumière a pétri sa beauté.

Son petit front de marbre a l’horreur des servages,

Et, douce, elle sourit avec des yeux sauvages.

Elle chante ; ce sont des rondes d’anciens jours,

Des airs simples appris, le soir, dans les faubourgs.

Sa bouche exquise semble un calice qui s’ouvre ;

Et sa voix, que toujours un peu de brume couvre,

Monte et s’exhale ainsi qu’un triste et pur soupir

Au fond du grand silence où le jour va mourir !

Elyone et Lydie, aux limpides pensées,

Se tiennent doucement par la taille enlacées ;

Le petit Myrte dort, la tête sur son bras ;

Et le père, sachant qu’on ne le verra pas,

Faisant tourner un verre avec sa main distraite,

Laisse errer dans ses yeux une larme secrète

Sur le seuil, la servante, oubliant ses travaux,

N’a point encore à table apporté les flambeaux.

Tout est noir ; le grand ciel brille de feux sans nombre;

Par instants, sur la route, un pas sonne, dans l’ombre

Pannyre Aux Talons D’or

Dans la salle en rumeur un silence a passé

Pannyre aux talons d’or s’avance pour danser.

Un voile aux mille plis la cache tout entière.

D’un long trille d’argent la flûte la première

L’invite ; elle s’élance, entre-croise ses pas,

Et, du lent mouvement imprimé par ses bras,

Donne un rythme bizarre à l’étoffe nombreuse,

Qui s’élargit, ondule, et se gonfle et se creuse,

Et se déploie enfin en large tourbillon

Et Pannyre devient fleur, flamme, papillon !

Tous se taisent ; les yeux la suivent en extase.

Peu à peu la fureur de la danse l’embrase.

Elle tourne toujours ; vite ! plus vite encore !

La flamme éperdument vacille aux flambeaux d’or !

Puis, brusque, elle s’arrête au milieu de la salle ;

Et le voile qui tourne autour d’elle en spirale,

Suspendu dans sa course, apaise ses longs plis,

Et, se collant aux seins aigus, aux flancs polis,

Comme au travers d’une eau soyeuse et continue,

Dans un divin éclair, montre Pannyre nue.

Rhodante

Dans l’après midi chaude où dorment les oiseaux

Au fond de l’antre empli d’un clair murmure d’eaux

Rhodante, nue, a fui les champs où luit la flamme ;

Et sa ceinture gît sur ses voiles de femme.

Rhodante est fine et chaude avec des flancs légers ;

Le fruit brun de son corps fait languir les bergers.

Dans son sang orageux comme un soir de vendanges

Elle roule une flamme et des fièvres étranges.

Et ses petits seins d’ambre ont des bouts violets

Oh ! ses lourds cheveux noirs et ses rouges œillets !

Un rayon d’or tombé dans l’ombreuse retraite,

A glissé dans sa chair une langueur secrète ;

Tout son corps amoureux s’allonge de désir.

Ses bras tordus en vain, las d’étreindre le vide,

Retombent ; des sanglots pressent son cœur rapide.

Par l’attente d’un dieu ses traits semblent frappés ;

Elle arrache de l’herbe avec ses doigts crispés

Et soudain se soulève à demi, pâle et sombre

Et les yeux d’or du faune ont pétillé dans l’ombre.

Le Repas Préparé

Ma fille, laisse là ton aiguille et ta laine ;

Le maître va rentrer ; sur la table de chêne

Avec la nappe neuve aux plis étincelants

Mets la faïence claire et les verres brillants.

Dans la coupe arrondie à l’anse en col de cygne

Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne :

Les pêches que recouvre un velours vierge encor,

Et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d’or.
Que le pain bien coupé remplisse les corbeilles,

Et puis ferme la porte et chasse les abeilles

Dehors le soleil brûle, et la muraille cuit.

Rapprochons les volets, faisons presque la nuit,

Afin qu’ainsi la salle, aux ténèbres plongée,

S’embaume toute aux fruits dont la table est chargée.

Maintenant, va puiser l’eau fraîche dans la cour ;

Et veille que surtout la cruche, à ton retour,

Garde longtemps glacée et lentement fondue,

Une vapeur légère à ses flancs suspendue.

Le Sommeil De Canope

Accoudés sur la table et déjà noyés d’ombre,

Du haut de la terrasse à pic sur la mer sombre,

Les amants, écoutant l’éternelle rumeur,

Se taisent, recueillis devant le soir qui meurt.

Alcis songe, immobile et la tête penchée.

Canope avec lenteur de lui s’est rapprochée

Et, lasse, à son épaule a laissé doucement

Comme un fardeau trop lourd glisser son front charmant.

Tout s’emplit de silence Au fond des cours lointaines

On entend plus distinct le sanglot des fontaines ;

Par endroits sur le port une lumière luit ;

Et l’étrange soupir qui monte vers la nuit,

Mystérieux aveu du cœur profond des choses,

Ce soir, se fait plus doux de passer sur les roses.

Alcis songe Et la paix immense, la douceur

Nocturne, l’infinie et calme profondeur,

Le croissant et l’étoile, à sa base, qui tremble,

Et la mer murmurante, et cette enfant qui semble,

Avec son cou sur lui renversé sans effort,

Comme morte d’amour parmi ses cheveux d’or,

Tout l’exalte ! Une lente et solennelle ivresse

Semble élargir jusqu’aux étoiles sa tendresse !

Frémissant, il se penche et contemple un long temps

Le front uni voilé par les cheveux flottants,

Et la bouche de rose où luit l’émail des dents,

Et le beau sein qu’un rythme égal et lent soulève

Des feuillages au loin bruissent La nuit rêve

Alcis, les yeux au ciel, avec un lent baiser

Sur la bouche a laissé son âme se poser ;

Et tout à coup son cœur semble en lui se briser !

Car il le sent, jamais, jamais plus dans sa vie,

Il ne retrouvera l’adorable accalmie,

La nuit et le silence, et cette mer amie,

Et ce baiser, dans l’ombre, à Canope endormie.

Les Constellations

Clydie, au crépuscule assise dans les fleurs,

Regarde, à l’orient, de ses beaux yeux rêveurs

Les constellations, claires géométries,

Au velours bleu du soir fixer leurs pierreries.

Mélanthe les indique et, le doigt vers les cieux,

Les nomme par leurs noms doux et mystérieux :

Pégase, le Dragon, Cassiopée insigne,

Andromède et la Lyre, et la Vierge et le Cygne,

Et le grand Chariot qui brille éblouissant

Et, seul, n’a point de part aux bains de l’Océan.

La majesté des dieux avec l’ombre descend,

Donnant une âme auguste aux choses familières.

Sur le bord opposé du golfe, des lumières

Brillent ; par instants glisse et s’éloigne un bateau.

Le bruit des rames va s’affaiblissant sur l’eau

Et les amants, dont l’âme au firmament s’abîme,

Enivrés de la nuit transparente et sublime,

Parfois ferment les yeux et soudain, ô douceur !

Retrouvent tout le ciel étoilé dans leur cœur.

La Bulle

Bathylle, dans la cour où glousse la volaille,

Sur l’écuelle penché, souffle dans une paille ;

L’eau savonneuse mousse et bouillonne à grand bruit,

Et déborde. L’enfant qui s’épuise sans fruit

Sent venir à sa bouche une âcreté saline.

Plus heureuse, une bulle à la fin se dessine,

Et, conduite avec art, s’allonge, se distend

Et s’arrondit enfin en un globe éclatant.

L’enfant souffle toujours ; elle s’accroît encore :

Elle a les cent couleurs du prisme et de l’aurore,

Et reflète aux parois de son mince cristal

Les arbres, la maison, la route et le cheval.

Prête à se détacher, merveilleuse, elle brille !

L’enfant retient son souffle, et voici qu’elle oscille,

Et monte doucement, vert pâle et rose clair,

Comme un frêle prodige étincelant dans l’air !

Elle monte Et soudain, l’âme encore éblouie,

Bathylle cherche en vain sa gloire évanouie

La Grenouille

En ramassant un fruit dans l’herbe qu’elle fouille,

Chloris vient d’entrevoir la petite grenouille

Qui, peureuse, et craignant justement pour son sort,

Dans l’ombre se détend soudain comme un ressort,

Et, rapide, écartant et rapprochant les pattes,

Saute dans les fraisiers, et, parmi les tomates,

Se hâte vers la mare, où, flairant le danger,

Ses sœurs, l’une après l’autre, à la hâte ont plongé.

Dix fois déjà Chloris, à la chasse animée,

L’a prise sous sa main brusquement refermée ;

Mais, plus adroite qu’elle, et plus prompte, dix fois

La petite grenouille a glissé dans ses doigts.

Chloris la tient enfin ; Chloris chante victoire !

Chloris aux yeux d’azur de sa mère est la gloire.

Sa beauté rit au ciel ; sous son large chapeau

Ses cheveux blonds coulant comme un double ruisseau

Couvrent d’un voile d’or les roses de sa joue ;

Et le plus clair sourire à ses lèvres se joue.

Curieuse, elle observe et n’est point sans émoi

A l’étrange contact du corps vivant et froid.

La petite grenouille en tremblant la regarde,

Et Chloris dont la main lentement se hasarde

A pitié de sentir, affolé par la peur,

Si fort entre ses doigts battre le petit cœur.

La Maison Du Matin

La maison du matin rit au bord de la mer,

La maison blanche, au toit de tuiles rose clair.

Derrière un pâle écran de frêle mousseline,

Le soleil luit, voilé comme une perle fine ;

Et du haut des rochers redoutés du marin,

Tout l’espace frissonne au vent frais du matin.

Lyda, debout au seuil que la vigne décore,

Un enfant sur les bras, sourit, grave, à l’aurore,

Et laisse, regardant au large, le vent fou

Dénouer ses cheveux mal fixés sur son cou.

Par l’escalier du ciel l’enfantine journée

Descend, légère et blanche, et de fleurs couronnée,

Et, pour mieux l’accueillir, la mer au sein changeant

Scintille à l’horizon, toute blanche d’argent

Mais déjà les enfants s’échappent ; vers la plage

Ils courent, mi-vêtus, chercher le coquillage.

En vain Lyda les gronde : enivrés du ciel clair

Leur rire de cristal s’éparpille dans l’air

La maison du matin rit au bord de la mer.

La Sagesse

Polybe, le vieillard aux secrets merveilleux,

Que cent ans de sagesse ont fait semblable aux dieux,

Assis près de Clydès le pâtre sur la mousse,

Écoute, en lui parlant, descendre la nuit douce,

Et regarde, pensif, dans .le golfe désert

Les constellations se lever sur la mer

Clydès est pur et doux ; sa chevelure brune

Couvre un beau front plus blanc qu’un marbre au clair de lune ;

Il fuit les jeux bruyants et les propos légers,

Et le vieillard, qui l’aime entre tous les bergers,

Pour lui laisse à longs flots de sa barbe ondoyante

La science couler comme une huile abondante.

Il dit les fruits, les fleurs, les baumes, les poisons,

Les vents du ciel et l’ordre alterné des saisons.

Partout il montre l’âme éparse en la matière,

La vie épanouie en jardins de lumière,

Et célèbre d’un geste élargi peu à peu

L’eau sombre et douce unie à la splendeur du feu !

Clydès l’écoute, avide ; une ardeur le dévore ;

Il n’est pas satisfait ; il veut savoir encore,

Comprendre tout, saisir l’ordre unique et fatal,

Monter à l’infini l’escalier de cristal,

Et par delà le temps, l’étendue et le nombre,

Contempler un instant, fulgurante dans l’ombre,

Sous son voile criblé de millions d’astres d’or,

La Face dont les yeux vivants donnent la mort !

Il frémit ; la pensée en lui comme une ivresse

Monte ; ses yeux profonds brillent ; sa voix se presse

Mais le vieillard l’arrête, et, lui prenant le bras,

Met un doigt sur sa bouche et ne lui répond pas.

Clydès frissonne Il a compris son insolence,

Et, pâle, il croit entendre, au sein du calme immense,

Chaque mot proféré par son orgueil mortel

Tomber sans fin au fond du silence éternel.

La Tourterelle D’amymone

Amymone en ses bras a pris sa tourterelle,

Et, la serrant toujours plus doucement contre elle,

Se plaît à voir l’oiseau, docile à son désir,

Entre ses jeunes seins roucouler de plaisir.

Même elle veut encor que son bec moins farouche

Cueille les grains posés sur le bord de sa bouche,

Puis, inclinant la joue au plumage neigeux,

Et, toujours plus câline et plus tendre en ses jeux,

Elle caresse au long des plumes son visage,

Et sourit, en frôlant son épaule au passage,

De sentir, rougissant chaque fois d’y penser,

Son épaule plus douce encore à caresser.