Xanthis

Au vent frais du matin frissonne l’herbe fine ;
Une vapeur légère aux flancs de la colline
Flotte ; et dans les taillis d’arbre en arbre croisés
Brillent, encore intacts, de longs fils irisés.
Près d’une onde ridée aux brises matinales,
Xanthis, ayant quitté sa robe et ses sandales,
D’un bras s’appuie au tronc flexible d’un bouleau,
Et, penchée à demi, se regarde dans l’eau.
Le flot de ses cheveux d’un seul côté s’épanche,
Et, blanche, elle sourit à son image blanche…
Elle admire sa taille droite, ses beaux bras,
Et sa hanche polie, et ses seins délicats,
Et d’une main, que guide une exquise décence,
Fait un voile pudique à sa jeune innocence.
Mais un grand cri soudain retentit dans les bois,
Et Xanthis tremble ainsi que la biche aux abois,
Car elle a vu surgir, dans l’onde trop fidèle,
Les cornes du méchant satyre amoureux d’elle.

Pannyre Aux Talons D’or

Dans la salle en rumeur un silence a passé

Pannyre aux talons d’or s’avance pour danser.

Un voile aux mille plis la cache tout entière.

D’un long trille d’argent la flûte la première

L’invite ; elle s’élance, entre-croise ses pas,

Et, du lent mouvement imprimé par ses bras,

Donne un rythme bizarre à l’étoffe nombreuse,

Qui s’élargit, ondule, et se gonfle et se creuse,

Et se déploie enfin en large tourbillon

Et Pannyre devient fleur, flamme, papillon !

Tous se taisent ; les yeux la suivent en extase.

Peu à peu la fureur de la danse l’embrase.

Elle tourne toujours ; vite ! plus vite encore !

La flamme éperdument vacille aux flambeaux d’or !

Puis, brusque, elle s’arrête au milieu de la salle ;

Et le voile qui tourne autour d’elle en spirale,

Suspendu dans sa course, apaise ses longs plis,

Et, se collant aux seins aigus, aux flancs polis,

Comme au travers d’une eau soyeuse et continue,

Dans un divin éclair, montre Pannyre nue.

Rhodante

Dans l’après midi chaude où dorment les oiseaux

Au fond de l’antre empli d’un clair murmure d’eaux

Rhodante, nue, a fui les champs où luit la flamme ;

Et sa ceinture gît sur ses voiles de femme.

Rhodante est fine et chaude avec des flancs légers ;

Le fruit brun de son corps fait languir les bergers.

Dans son sang orageux comme un soir de vendanges

Elle roule une flamme et des fièvres étranges.

Et ses petits seins d’ambre ont des bouts violets

Oh ! ses lourds cheveux noirs et ses rouges œillets !

Un rayon d’or tombé dans l’ombreuse retraite,

A glissé dans sa chair une langueur secrète ;

Tout son corps amoureux s’allonge de désir.

Ses bras tordus en vain, las d’étreindre le vide,

Retombent ; des sanglots pressent son cœur rapide.

Par l’attente d’un dieu ses traits semblent frappés ;

Elle arrache de l’herbe avec ses doigts crispés

Et soudain se soulève à demi, pâle et sombre

Et les yeux d’or du faune ont pétillé dans l’ombre.

Les Vierges Au Crépuscule

— Naïs, je ne vois plus la couleur de tes bagues

— Lydé, je ne vois plus les cygnes sur les vagues

— Naïs, n’entends-tu pas la flûte des bergers ?

— Lydé, ne sens-tu pas l’odeur des orangers ?

— D’où vient qu’en moi, Naïs, monte un frisson amer

À regarder mourir le soleil sur la mer ?

— D’où vient ainsi, Lydé, qu’en frémissant j’écoute

Le bruit lointain des chars qui rentrent sur la route ?

Et Naïs et Lydé, les vierges de quinze ans,

Seules sur la terrasse aux parfums épuisants,

Sentent leur cœur trop lourd fondre en larmes obscures

Et, sous leurs fronts penchés mêlant leurs chevelures,

D’une étreinte où la bouche à la bouche s’unit,

Sanglotent doucement dans le soir infini

Mnasyle

Le troupeau maigre épars aux roches du rivage

Broute le noir genièvre et la menthe sauvage

Au large la mer luit comme un métal ardent.

Soudain le bouc lascif se dresse et, titubant,

Sur la chèvre efflanquée à l’échiné rugueuse

Satisfait au soleil sa luxure fougueuse.

Et Mnasyle, l’éphèbe en fleur de Scyoné,

Aussi beau qu’une vierge et d’iris couronné,

De ses longs yeux d’or noir le regarde étonné ;

Et, pris de langueur vague en l’exil de la grève,

Laisse flotter sa main sur sa chair nue, et rêve

Myrtil Et Palémone

Myrtil et Palémone, enfants chers aux bergers,

Se poursuivent dans l’herbe épaisse des vergers,

Et font fuir devant eux, en de bruyantes joies,

La file solennelle et stupide des oies.

Or Myrtil a vaincu Palémone en ses jeux ;

Comme il l’étreint, rieuse, entre ses bras fougueux,

Il frémit de sentir, sous les toiles légères;

Palpiter tout à coup des formes étrangères ;

Et la double rondeur naissante des seins nus

Jaillit comme un beau fruit sous ses doigts ingénus.

Le jeu cesse Un mystère en son cœur vient d’éclore,

Et, grave, il les caresse et les caresse encore.

Nyza Chante

La famille nombreuse, et par les dieux comblée,

Tout autour de la table est encor rassemblée :

Elyone au long col, Lydie aux seins naissants,

Nyza dont la voix triste a de si purs accents,

Myrte agile et robuste, Ixène douce et blanche.

La mère aux lourds bandeaux sur les petits se penche ;

Myrte rit aux éclats ; Ixène jette un cri ;

Et le père accoudé sur la table sourit

Le jour fut accablant ; par la fenêtre ouverte

Un peu de brise vient de la route déserte ;

La campagne s’endort dans l’or des soirs d’été.

Et le mystère monte avec l’obscurité

L’âme pensive au lent adieu de la lumière :

Chante, dit à Nyza la voix grave du père ;

Et, regardant là-bas briller les derniers feux,

Il baise avec lenteur l’enfant sur ses cheveux.

Entre ses sœurs Nyza de son père est chérie ;

Sa voix semble toujours pleurer une patrie.

Elle a treize ans ; un soir d’amour, la Volupté

De nuit et de lumière a pétri sa beauté.

Son petit front de marbre a l’horreur des servages,

Et, douce, elle sourit avec des yeux sauvages.

Elle chante ; ce sont des rondes d’anciens jours,

Des airs simples appris, le soir, dans les faubourgs.

Sa bouche exquise semble un calice qui s’ouvre ;

Et sa voix, que toujours un peu de brume couvre,

Monte et s’exhale ainsi qu’un triste et pur soupir

Au fond du grand silence où le jour va mourir !

Elyone et Lydie, aux limpides pensées,

Se tiennent doucement par la taille enlacées ;

Le petit Myrte dort, la tête sur son bras ;

Et le père, sachant qu’on ne le verra pas,

Faisant tourner un verre avec sa main distraite,

Laisse errer dans ses yeux une larme secrète

Sur le seuil, la servante, oubliant ses travaux,

N’a point encore à table apporté les flambeaux.

Tout est noir ; le grand ciel brille de feux sans nombre;

Par instants, sur la route, un pas sonne, dans l’ombre

La Maison Du Matin

La maison du matin rit au bord de la mer,

La maison blanche, au toit de tuiles rose clair.

Derrière un pâle écran de frêle mousseline,

Le soleil luit, voilé comme une perle fine ;

Et du haut des rochers redoutés du marin,

Tout l’espace frissonne au vent frais du matin.

Lyda, debout au seuil que la vigne décore,

Un enfant sur les bras, sourit, grave, à l’aurore,

Et laisse, regardant au large, le vent fou

Dénouer ses cheveux mal fixés sur son cou.

Par l’escalier du ciel l’enfantine journée

Descend, légère et blanche, et de fleurs couronnée,

Et, pour mieux l’accueillir, la mer au sein changeant

Scintille à l’horizon, toute blanche d’argent

Mais déjà les enfants s’échappent ; vers la plage

Ils courent, mi-vêtus, chercher le coquillage.

En vain Lyda les gronde : enivrés du ciel clair

Leur rire de cristal s’éparpille dans l’air

La maison du matin rit au bord de la mer.

La Sagesse

Polybe, le vieillard aux secrets merveilleux,

Que cent ans de sagesse ont fait semblable aux dieux,

Assis près de Clydès le pâtre sur la mousse,

Écoute, en lui parlant, descendre la nuit douce,

Et regarde, pensif, dans .le golfe désert

Les constellations se lever sur la mer

Clydès est pur et doux ; sa chevelure brune

Couvre un beau front plus blanc qu’un marbre au clair de lune ;

Il fuit les jeux bruyants et les propos légers,

Et le vieillard, qui l’aime entre tous les bergers,

Pour lui laisse à longs flots de sa barbe ondoyante

La science couler comme une huile abondante.

Il dit les fruits, les fleurs, les baumes, les poisons,

Les vents du ciel et l’ordre alterné des saisons.

Partout il montre l’âme éparse en la matière,

La vie épanouie en jardins de lumière,

Et célèbre d’un geste élargi peu à peu

L’eau sombre et douce unie à la splendeur du feu !

Clydès l’écoute, avide ; une ardeur le dévore ;

Il n’est pas satisfait ; il veut savoir encore,

Comprendre tout, saisir l’ordre unique et fatal,

Monter à l’infini l’escalier de cristal,

Et par delà le temps, l’étendue et le nombre,

Contempler un instant, fulgurante dans l’ombre,

Sous son voile criblé de millions d’astres d’or,

La Face dont les yeux vivants donnent la mort !

Il frémit ; la pensée en lui comme une ivresse

Monte ; ses yeux profonds brillent ; sa voix se presse

Mais le vieillard l’arrête, et, lui prenant le bras,

Met un doigt sur sa bouche et ne lui répond pas.

Clydès frissonne Il a compris son insolence,

Et, pâle, il croit entendre, au sein du calme immense,

Chaque mot proféré par son orgueil mortel

Tomber sans fin au fond du silence éternel.

La Tourterelle D’amymone

Amymone en ses bras a pris sa tourterelle,

Et, la serrant toujours plus doucement contre elle,

Se plaît à voir l’oiseau, docile à son désir,

Entre ses jeunes seins roucouler de plaisir.

Même elle veut encor que son bec moins farouche

Cueille les grains posés sur le bord de sa bouche,

Puis, inclinant la joue au plumage neigeux,

Et, toujours plus câline et plus tendre en ses jeux,

Elle caresse au long des plumes son visage,

Et sourit, en frôlant son épaule au passage,

De sentir, rougissant chaque fois d’y penser,

Son épaule plus douce encore à caresser.

Le Bonheur

Pour apaiser l’enfant qui, ce soir, n’est pas sage,

Églé, cédant enfin, dégrafe son corsage,

D’où sort, globe de neige, un sein gonflé de lait.

L’enfant, calmé soudain, a vu ce qu’il voulait,

Et de ses petits doigts pétrissant la chair blanche

Colle une bouche avide au beau sein qui se penche.

Églé sourit, heureuse et chaste en ses pensers,

Et si pure de cœur sous les longs cils baissés.

Le feu brille dans l’âtre ; et la flamme, au passage,

D’un joyeux reflet rose éclaire son visage,

Cependant qu’au dehors le vent mène un grand bruit

L’enfant s’est détaché, mûr enfin pour la huit,

Et, les yeux clos, s’endort d’un bon sommeil sans fièvres,

Une goutte de lait tremblante encore aux lèvres.

La mère, suspendue au souffle égal et doux,

Le contemple, étendu, tout nu, sur ses genoux,

Et, gagnée à son tour au grand calme qui tombe,

Incline son beau col flexible de colombe ;

Et, là-bas, sous la lampe au rayon studieux,

Le père au large front, qui vit parmi les dieux,

Laissant le livre antique, un instant considère,

Double miroir d’amour, l’enfant avec la mère,

Et dans la chambre sainte, où bat un triple cœur,

Adore la présence auguste du bonheur.

Le Boucher

Ardagôn le boucher, à la rouge encolure,

Un grand couteau luisant passé dans sa ceinture,

Pousse hors de l’étable et conduit au hangar

Le bœuf sur qui la vache attache un long regard.

Les enfants du village, et Psyllé la première,

Déjà chassés vingt fois par la rude fermière,

Reviennent plus nombreux et plus hardis encor

Que les mouches qu’attire un pot plein de miel d’or.

Une corde passée à l’anneau de la dalle

Incline par degrés la tête bestiale,

Et la brute immobile offre son large front

Comme une enclume où va frapper le forgeron.

Tout est prêt. Dans la cour descend un grand silence

Le lourd marteau levé lentement se balance,

Plane, hésite, et soudain, d’un coup terrible et sourd,

Tombe le crâne sonne Un léger frisson court.

Le bœuf assommé croule : et dans sa gorge inerte

Le grand couteau plongé fait par l’entaille ouverte

Jaillir à flots pressés un sang noir et fumant.

Le sol autour s’empourpre. Ardagôn, par moment,

Enfonçant jusqu’au coude un bras qui sort tout rouge

Ranime un peu de vie aux flancs du bœuf qui bouge ;

Et les enfants penchés sentent, en frémissant,

Leur petit cœur cruel réjoui par le sang.

Le Cortège D’amphitrite

Le cortège léger glisse aux plaines liquides ;

Une rose lueur teinte le flot changeant ;

C’est la jeune Amphitrite, en sa conque d’argent,

Qui passe sur la mer avec ses Néréides.

L’archipel a surgi vers les lointains limpides

Les Tritons font sonner leurs trompes en nageant ;

Et de leurs bras la nymphe en vain se dégageant,

Sent ses beaux seins piqués par leurs barbes squalides.

Les vagues doucement ondulent L’air est pur.

Amphitrite sourit, toute nue, à l’azur

Son voile de safran palpite comme une aile,

Et la brise ramène en avant ses cheveux,

Pendant que les dauphins de leurs mufles hideux,

Font jaillir l’eau marine en gerbes devant elle.

Le Laboureur

Mars préside aux travaux de la jeune saison ;

A peine l’aube errante au bord de l’horizon

Teinte de pâle argent la mare solitaire,

Le laboureur, fidèle ouvrier de la terre,

Penché sur la charrue, ouvre d’un soc profond

Le sein toujours blessé, le sein toujours fécond.

Sous l’inflexible joug qu’un cuir noue à leurs cornes,

Les bœufs à l’œil sanglant vont, stupides et mornes,

Balançant leurs fronts lourds sur un rythme pareil.

Le soc coupe la glèbe et reluit au soleil,

Et dans le sol antique ouvert jusqu’aux entrailles

Creuse le lit profond des futures semailles

Le champ finit ici près du fossé bourbeux ;

Le laboureur s’arrête, et dételant ses bœufs,

Un instant immobile et reprenant haleine,

Respire le vent fort qui souffle sur la plaine ;

Puis, sans hâte, touchant ses bœufs de l’aiguillon,

Il repart, jusqu’au soir, pour un autre sillon.

Le Marché

Sur la petite place, au lever de l’aurore,

Le marché rit joyeux, bruyant, multicolore,

Pêle-mêle étalant sur ses tréteaux boiteux

Ses fromages, ses fruits, son miel, ses paniers d’oeufs,

Et, sur la dalle où coule une eau toujours nouvelle,

Ses poissons d’argent clair, qu’une âpre odeur révèle.

Mylène, sa petite Alidé par la main,

Dans la foule se fraie avec peine un chemin,

S’attarde à chaque étal, va, vient, revient, s’arrête,

Aux appels trop pressants parfois tourne la tête,

Soupèse quelque fruit, marchande les primeurs

Ou s’éloigne au milieu d’insolentes clameurs.

L’enfant la suit, heureuse ; elle adore la foule,

Les cris, les grognements, le vent frais, l’eau qui coule,

L’auberge au seuil bruyant, les petits ânes gris,

Et le pavé jonché partout de verts débris.

Mylène a fait son choix de fruits et de légumes ;

Elle ajoute un canard vivant aux belles plumes !

Alidé bat des mains, quand, pour la contenter,

La mère donne enfin son panier à porter.

La charge fait plier son bras, mais déjà fière,

L’enfant part sans rien dire et se cambre en arrière,

Pendant que le canard, discordant prisonnier,

Crie et passe un bec jaune aux treilles du panier.