Vacances

Tiède est le vent

Chaud est le temps

Fraîche est ta peau

Doux, le moment
Blanc est le pain

Bleu est le ciel

Rouge est le vin

D’or est le miel
Odeurs de mer

Embruns, senteurs

Parfums de terre

D’algues, de fleurs
Gai est ton rire

Plaisant ton teint

Bons, les chemins

Pour nous conduire
Lumière sans voile

Jours à chanter

Millions d’étoiles

Nuits à danser
Légers, nos dires

Claires, nos voix

Lourd, le désir

Pesants, nos bras
Tiède est le vent

Chaud est le temps

Fraîche est ta peau

Doux, le moment
Doux le moment

Doux le moment
1978

Tu Te Racontes

Tu te racontes sans le savoir

même quand tu poses et fais semblant.

Tes gestes sont comme le miroir

de tes pensées d’hier, de maintenant.
De toi tu n’arrêtes de parler

tout en ne cessant de te taire.

Tu es, malgré toi, livre ouvert

qui traduit ton langage codé.
Souvent rien qu’un tic te résume.

En lui s’abrite ton amertume

et dans chacun de tes mouvements

tu trahis tes rêves latents.
Pourtant tu te tiens sur tes gardes

et à personne ne te confies.

A quoi cela sert-il, ma fille ?

puisque tous tes secrets bavardent
1978

Le Succès

J’cours après le succès

avec mes p’tits papiers.

On m’claque les portes au nez.

Faut s’y habituer
Je n’cesse de cavaler

avec mes grands pannards.

Ça viendra tôt ou tard.

Faut se le répéter
J’cours avec mes chansons

que personne n’a chantées,

qu’on ne chantera pas

et c’est tant pis pour moi
Et je garde l’illusion

d’un p’tit talent caché

qu’on me découvrira

quand je n’serai plus là
Quelqu’un de bien coté

a dit que ça lui plaît

et toute la société

en choeur l’a répété
On me voit d’un oeil neuf.

C’est plus parfait que l’oeuf

ce succès qui me vient

quand j’m’y attends le moins
Me tombe une avalanche

de fleurs et de louanges

qu’en habits du dimanche

je ne refuse point
Simple étant de manières,

à l’aise dans les hautes sphères,

je me laisse approcher.

Modeste resterai
Car je suis à la Une.

On récite mes pensées.

Et chacun et chacune

s’arrache mes papiers
Au milieu du festin

s’en viennent des coquins

qui ont l’esprit chagrin

et veulent faire les malins
Ce sont méchants hiboux

et autres loups-garous

jurant de me détruire

alors que l’on m’admire
Ils disent à tout-venant

que des gens bien en vue

m’auraient traité de cul.

Je répète comme j’entends
On me voit d’un oeil neuf,

une espèce d’oeil-de-boeuf

On m’fait une drôle de trogne.

Et dedans moi ça cogne
C’est à recommencer.

Les moutons sont au pré

qui ne peuvent décider

si j’suis bon ou mauvais
Alors qui le dira ?

Moi-même ne le sais pas

J’cours après le succès

Et faut s’habituer
1978

Les Chansons Inconnues

De n’avoir pas vécu,

de n’avoir de passé,

marchandise de rebut,

cachée, désavouée,

les chansons inconnues

des poètes ignorés

ne peuvent pas mourir.
De n’avoir pas trouvé

de lèvres pour traduire

leur cri désespéré

habillé d’un sourire,

les chansons inconnues

des poètes ignorés

ne veulent pas mourir.
Mais d’avoir souvent vu

l’insuccès méprisé

sans honte devenu

réussite admirée,

les chansons inconnues

des poètes ignorés

parfois voudraient mourir.
Qui donc a raconté

les chansons qui traînaient

au gré de chaque rue

longtemps longtemps après

les poètes disparus ?

Les chansons inconnues

jamais ne sont chantées.
Elles n’ont de sépulture.

Ne meurent ni ne vécurent.

Ne seront reniées.

Ni louées. Ni brimées.

Jamais aucun murmure

ne viendra les bercer.

Et pourtant entendez
Entendez-les gémir.

De n’avoir fait sourire

De n’avoir fait pleurer

Les chansons ignorées

habitent l’inconnu

longtemps longtemps après

leurs auteurs disparus.
1978

L’orateur

A sa table de conférence

il se lève et déjà commence,

laissant flotter (le temps qu’il faut)

un instant infime de silence

ainsi qu’au lever du rideau

On se manifeste aussitôt :

Bravos.
Il ne s’engage que sobrement

(les coups de gueule viendront à temps).

Du geste, il souligne le verbe,

malgré lui comédien en herbe

se démenant sur les tréteaux

On se manifeste aussitôt :

Bravos.
Lorsqu’il frappe du poing sur la table,

un temps d’arrêt dans ses propos

en rendra l’effet plus durable

Et dans l’air qui encore frémit

et qui évoque la tragédie,

on se manifeste aussitôt :

Bravos.
Soudain il ne tient plus en place

et de force il saura créer

(pour le public c’est un cadeau)

les gestes longuement étudiés

qu’il répéta devant la glace

On se manifeste aussitôt :

Bravos.
Voilà. Le rideau est tombé.

L’orateur, merci. Bien parlé !

Mais il se montre un peu inquiet

quoiqu’à la fois fort satisfait,

tout pareil à l’homme de métier

lorsqu’il a quitté le plateau.

BRAVO !
1978

Recommencement

Depuis le chant du coq

et jusqu’au chant du cygne

tu cultives ta vigne

dans la terre et le roc.
Depuis le chant d’amour

et jusqu’au chant de haine

tu cultives ta peine

aux heures de chaque jour.
Depuis le chant de paix

et jusqu’au chant de guerre

tu cultives à rebours

tes espoirs éphémères.
Depuis le champ de blé

et jusqu’au champ de morts

tous les chants seront morts

de n’être plus chantés.
Depuis le chant de guerre

et jusqu’au chant de paix

ceux qui seront restés

ne sauront plus que faire.
Depuis le chant de haine

et jusqu’au chant d’amour

s’oubliera la peine

aux heures de tous les jours.
Après le chant du cygne

il sonne, le chant du coq !

Car l’aube qui se moque

se lève sur la vigne.
1978

Regrets

Tu vois,

Un jour est passé.

Quel beau jour c’était !

Mais tu l’ignorais.
Tu vois,

Bien qu’à ta portée,

Tu l’as laissé là

Car tu ne savais.
Tu vois,

Ce jour-là s’offrait.

Fallait lui parler.

Et qu’en as-tu fait ?
Tu vois,

Il resta muet

et terne d’aspect

comme tant de journées.
Tu vois,

Fallait l’inviter.

Fallait le bercer

Et t’y réchauffer.
Tu vois,

Fallait t’y lover

Et t’en imprégner.

Il t’appartenait.
Tu vois,

Il s’en est allé

Et trop tard tu sais

Qu’il ensoleillait.
Tu vois,

Un jour est passé.

Et tu regrettas.

Quel beau jour c’était !
1978

Rupture

J’effacerai le temps

J’effacerai les jours

Mais je sais qu’au retour

J’irai me questionnant
Voilà

J’ai les mains vides

Vides sont mes mains

Vides

Parfois je les regarde, stupide

Et les feuilles tombent dans l’air limpide

Encore une fois
J’effacerai les places

J’effacerai les traces

Me faisant un espace

Dont tu seras absent
Encore une fois

Voilà

J’ai les mains vides

Et du creux de mes paumes arides

S’échappent fuyant entre mes doigts

Les restes d’un espoir pesant
J’effacerai les peines

J’effacerai les joies

Notre route bifurqua

Et chacun eut la sienne
Voilà j’ai les mains vides

Vides sont mes mains

Vides

Et les feuilles tombent dans l’air limpide

Encore une fois
1978

Toi

Toi c’est un mot

Toi c’est une voix

Toi c’est tes yeux et c’est ma joie
Toi c’est si beau

Toi c’est pour moi

Toi c’est bien là et je n’y crois
Toi c’est soleil

Toi c’est printemps

Toi c’est merveille de chaque instant
Toi c’est présent

Toi c’est bonheur

Toi c’est arc-en-ciel dans mon coeur
Toi c’est distant

Toi c’est changeant

Toi c’est rêvant et esquivant
Toi c’est pensant

Toi c’est taisant

Toi c’est tristesse qui me prend
Toi c’est fini.

Fini ? Pourquoi ?

Toi c’est le vide dans mes bras

Toi c’est mon soleil qui s’en va

Et moi, je reste, pleurant tout bas.
1978

Absences

Tout proche de l’interlocuteur

et pourtant loin, l’esprit ailleurs,

comme en un voyage m’évadant,

je suis là, présent et absent,

hochant la tête de temps en temps.
Tout proche de l’interlocuteur

et pourtant loin, l’esprit ailleurs,

combien de fois ai-je trahi

quand je semblais, yeux et ouïe,

attentif à mon vis-à-vis ?
1978

Ballade Pour Un Pitre

Oyez la triste histoire d’un pitre.

Pleurez, pleurez en écoutant.

Une vie durant porta ce titre.

Puis tout cessa. Soudainement.
Heureux comme un poisson dans l’eau

quand il grimaçait sur les planches,

il avait cent tours dans sa manche.

On se tordait. Criant : bravo !
Bienfaiteur de l’humanité

qu’il distrayait de ses misères,

il faisait rire à s’étouffer

mettant en joie des salles entières.
Pourtant à chaque apparition,

un trac affreux, puissant, félon,

le harcelait de ses morsures.

Ce n’était guère une sinécure.
Mais il adorait ses angoisses.

Jamais n’aurait cédé sa place

et sombrement appréhendait

de ne plus être qu’un passé.
Eh bien voilà, c’est arrivé..

Il est fini son temps de gloire.

Pleurez, pleurez, vous, l’auditoire !

Quoi ? Nulle larme ne versez ?
Ah ! Quelle affreuse ingratitude !

Rien ne justifie l’attitude

d’un public qui, sans un regret,

vers d’autres pitres s’est tourné.
Pourtant qu’y faire ? Soudainement

il ennuya, rien ne créant

et se bornant à rabâcher

vieux trucs et machins éculés.
Tout se mettait de la partie

comme une grande trahison.

Sa mémoire, ses jointures, son ton.

Il restait seul , tel un oubli
Avec les ans qu’il encaissait

et comme plus rien ne l’attendait,

parfois il s’offrait des grimaces.

Pour se distraire. Devant la glace.
1978

Bruyants Silences

C’est le grand silence de la vie

qui me tinte aux oreilles.
C’est vilain silence qui glapit

rien qu’à lui-même pareil.
C’est bruyant silence de la foule

caquetant tout son saoul.
C’est parfait silence de parlotes

où chacun radote.
Et dans ce guignol

qui ricane

qui rigole

qui me suit

me poursuit

et encore mieux m’isole,

c’est le dur silence de la vie

qui me tinte aux oreilles.
1978

Contradictions

Ils cohabitent en moi.

Se battent sans qu’on le voie :
Le passé le présent

Le futur et maintenant

L’illusion et le vrai

Le maussade et le gai

La bêtise la raison

Et les oui et les non

L’amour de ma personne

Les dégoûts qu’elle me donne

Les façades qu’on se fait

Et ce qui derrière est

Et les peurs qu’on avale

Les courages qu’on étale

Les envies de dire zut

Et les besoins de lutte

Et l’humain et la bête

Et le ventre et la tête

Les sens et la vertu

Le caché et le nu

L’aimable et le sévère

Le prude et le vulgaire

Le parleur le taiseux

Le brave et le peureux

Et le fier et le veule
Pour tout ça je suis seul.
1978

Enquête

A portée de main,

je te sens si loin.

Comme tu parais sage !

(ou n’y vois-je rien ?)

Suis-je de ton voyage ?

Et dans tes nuages

me donnes-tu un coin ?
1978

Incertitude

T’absentant,

tu m’habites.

Tendrement.

Comme présent.

Dis-moi vite

et ne mens :

M’absentant,

je t’habite

mêmement ?

Ne sachant,

je m’irrite.

Questionnant

bassement.

Etouffant

mes élans.

Bâillonnant

mes redites.

T’assommant.

M’assommant.

Qu’il est fort

mon tourment !

Et pourtant

Mais encore

Dis-moi vite :

M’absentant,

je t’habite ?
1978