Le Premier Jour Du Mois De May

Le premier jour du mois de may

Trouvé me suis en compaignie

Qui estoit, pour dire le vray,

De gracieuseté garnie ;

Et pour oster merencolie

Fut ordonné qu’on choisiroit,

Comme Fortune donneroit,

La fueille plaine de verdure

Ou la fleur pour toute l’annee.

Si prins la fueille pour livree,

Comme lors fut mon aventure.
Tantost apres je m’avisay

Qu’a bon droit je l’avoye choisie,

Car, puis que par mort perdu ay

La fleur de tous biens enrichie,

Qui estoit ma dame, m’amie,

Et qui de sa grace m’amoit

Et pour son amy me tenoit,

Mon coeur d’autre flour n’a plus cure.

Adonc congneu que ma pensee

Acordoit a ma destinee,

Comme lors fut mon aventure.
Pource la fueille porteray

Cest an, sans que point je l’oublie,

Et a mon povair me tendray

Entierement de sa partie.

Je n’ay de nulle flour envie

– Porte la qui porter la doit ! -,

Car la fleur que mon cueur amoit

Plus que nulle autre creature

Est hors de ce monde passee,

Qui son amour m’avoit donnee,

Comme lors fut mon aventure.
ENVOI
Il n’est fueille ne fleur qui dure

Que pour un temps, car esprouvee

J’ay la chose que j’ay contee,

Comme lors fut mon adventure.

Mon Cœur M’a Fait Commandement

Mon cueur m’a fait commandement
De venir vers vostre jeunesse,
Belle que j’ayme loyaument (1),
Comme doy faire ma princesse.
Se vous demandés Pourquoi esse ?
C’est pour savoir quant vous plaira
Alegier sa dure destresse
Ma Dame, le sauray je ja (2) ?

Dictez le par vostre serment !
Je vous fais leale (3) promesse
Nul ne le saura, seulement
Fors que lui pour avoir leesse.
Or lui moustrés qu’estes maistresse
Et lui mandez qu’il guerira,
Ou s’il doit morir de destresse !
Ma Dame, le sauray je ja ?

Penser ne porroit nullement
Que la douleur, qui tant le blesse,
Ne vous desplaise aucunement.
Or faictes dont tant qu’elle cesse
Et le remectez en l’adresse
D’espoir, dont il party pieça (4) !
Respondez sans que plus vous presse !
Ma Dame le sauray je ja ?

1. Loyaument : Loyalement.
2. Ja : Bientôt.
3. Leale : Loyale.
4. Pieça : Il y a longtemps.

Mon Cueur M’a Fait Commandement

Mon cueur m’a fait commandement

De venir vers vostre jeunesse,

Belle que j’ayme loyaument*,

Comme doy faire ma princesse.

Se vous demandés :   » Pour quoy esse ?

C’est pour savoir quant vous plaira

Alegier sa dure destresse

Ma dame, le sauray je ja** ?
Ditez le par vostre serment !

Je vous fais leale*** promesse

Nul ne le saura, seulement

Fors que lui pour avoir leesse.

Or lui moustrés qu’estes maistresse

Et lui mandez qu’il guerira,

Ou s’il doit morir de destresse !

Madame, le sauray je ja ?
Penser ne porroit nullement

Que la douleur, qui tant le blesse,

Ne vous desplaise aucunement.

Or faitez dont tant qu’elle cesse

Et le remettés en l’adresse

D’espoir, dont il party pieça**** !

Respondez sans que plus vous presse !

Madame le sauray je ja ?
(*) loyalement

(**) bientôt

(***) loyale

(****) il y a longtemps

Pourquoi M’as Tu Vendu, Jeunesse

Pourquoy m’as tu vendu, Jeunesse,
A grant marchié, comme pour rien,
Es mains de ma dame Viellesse
Qui ne me fait gueres de bien ?
A elle peu tenu me tien,
Mais il convient que je l’endure,
Puis que c’est le cours de nature.

Son hostel de noir de tristesse
Est tandu. Quant dedans je vien,
J’y voy l’istoire de Destresse
Qui me fait changer mon maintien,
Quant la ly et maint mal soustien :
Espargnee n’est créature,
Puis que c’est le cours de nature.

Prenant en gré ceste rudesse,
Le mal d’aultruy compare au myen.
Lors me tance dame Sagesse ;
Adoncques en moy je revien
Et croy de tout le conseil sien
Qui est en ce plain de droiture,
Puis que c’est le cours de nature.

ENVOI

Prince, dire ne saroye conbien
Dedans mon coeur mal je retien,
Serré d’une vielle sainture,
Puis que c’est le cours de nature.

Pourquoy M’as Tu Vendu, Jeunesse

Pourquoy m’as tu vendu, Jeunesse,

A grant marchié, comme pour rien,

Es mains de ma dame Viellesse

Qui ne me fait gueres de bien ?

A elle peu tenu me tien,

Mais il convient que je l’endure,

Puis que c’est le cours de nature.
Son hostel de noir de tristesse

Est tandu. Quant dedans je vien,

J’y voy l’istoire de Destresse

Qui me fait changer mon maintien,

Quant la ly et maint mal soustien :

Espargnee n’est créature,

Puis que c’est le cours de nature.
Prenant en gré ceste rudesse,

Le mal d’aultruy compare au myen.

Lors me tance dame Sagesse ;

Adoncques en moy je revien

Et croy de tout le conseil sien

Qui est en ce plain de droiture,

Puis que c’est le cours de nature.
ENVOI
Prince, dire ne saroye conbien

Dedans mon coeur mal je retien,

Serré d’une vielle sainture,

Puis que c’est le cours de nature.

Quant Vint A La Prochaine Feste

Quant vint a la prochaine feste
Qu’Amours tenoit son parlement,
Je lui presentay ma requeste
Laquelle leut tresdoulcement,
Et puis me dist :  » Je suy dolent (1)
Du mal qui vous est avenu,
Mais il n’a nul recouvrement,
Quant la mort a son cop féru (2).

Eslongnez hors de vostre teste
Vostre douloreux pensement !
Moustrez vous homme, non pas beste !
Faittes que, sans empeschement,
Ait en vous le gouvernement
Raison qui souvent a pourveu
En maint meschief (3) tressagement,
Quant la mort a son cop féru.

Reprenez nouvelle conqueste !
Je vous aideray tellement
Que vous trouverés Dame preste
De vous amer tresloyaument,
Qui de biens aura largement.
D’elle serez amy tenu :
Je n’y voy autre amendement,
Quant la mort a son cop féru.  »

1. Dolent : Triste.
2. Féru : A frappé son coup.
3. Meschief : Malheur.

Bien Moustrez, Printemps Gracieux

Bien moustrez, Printemps gracieux,
De quel mestier savez servir,
Car Yver fait cueurs ennuieux,
Et vous les faictes resjouir.
Si tost comme il vous voit venir,
Lui et sa meschant retenue
Sont contrains et prestz de fuir
A vostre joyeuse venue.

Yver fait champs et arbres vieulx,
Leurs barbes de neige blanchir,
Et est si froit, ort (1) et pluieux
Qu’emprés le feu couvient croupir ;
On ne peut hors des huis yssir (2)
Comme un oisel qui est en mue.
Mais vous faittes tout rajeunir
A vostre joyeuse venue.

Yver fait le souleil es cieulx
Du mantel des nues couvrir ;
Or maintenant, loué soit Dieux,
Vous estes venu esclersir
Toutes choses et embellir.
Yver a sa peine perdue,
Car l’an nouvel l’a fait bannir
A vostre joyeuse venue.

1. Ort : Sale.
2. Yssir : Sortir de sa maison.

Le Lendemain Du Premier Jour De Mai

Le lendemain du premier jour de may,
Dedens mon lit ainsi que je dormoye,
Au point du jour m’avint que je songay
Que devant moy une fleur je veoye,
Qui me disoit :  » Amy, je me souloye (1)
En toy fier, car pieça mon party
Tu tenoies ; mais mis l’as en oubly
En soustenant la fueille contre moy.
J’ay merveille que tu veulx faire ainsi :
Riens n’ay meffait, se pense je, vers toy.  »

Tout esbahy alors je me trouvay ;
Si respondy su mieulx que je savoye :
Tres belle fleur, oncques ne pensay
Faire chose qui desplaire te doye ;
Se pour esbat aventure m’envoye
Que je serve la fueille cest an cy,
Doy je pour tant estre de toy banny ?
Nenni ! certes, je fais comme je doy.
Et se je tiens le party qu’ay choisy,
Riens n’ay meffait, ce pense je, vers toy.

Car non pour tant honneur te porteray
De bon vouloir, quelque part que je soye,
Tout pour l’amour d’une fleur que j’amay
Ou temps passé. Dieu doint que je la voye
En paradis, après ma mort, en joye !
Et pource, fleur, chierement je te pry :
Ne te plains plus, car cause n’as pourquoy,
Puis que je fais ainsi que tenu suy.
Riens n’ay meffait, ce pense je, vers toy.

ENVOI

 » La verité est telle que je dy,
J’en fais juge Amour, le puissant roy.
Tres doulce fleur, point ne te cry mercy
Riens n’ay meffait, ce pense je, vers toy.  »

1. Souloye : J’avais l’habitude.

En Acquittant Nostre Temps Vers Jeunesse

En acquittant nostre temps vers jeunesse,
Le nouvel an et la saison jolie,
Plains de plaisir et de toute liesse
Qui chascun d’eulx chierement nous en prie,
Venuz sommes en ceste mommerie (1),
Belles, bonnes, plaisans et gracieuses,
Prestz de dancer et faire chiere lie
Pour resveillier voz pensees joieuses.

Or bannissiez de vous toute peresse,
Ennuy, soussy, avec merencolie,
Car froit yver, qui ne veult que rudesse,
Est desconfit et couvient qu’il s’en fuye !
Avril et may amainent doulce vie
Avecques eulx ; pource soyez soingneuses
De recevoir leur plaisant compaignie
Pour resveillier voz pensees joieuses !

Venus aussi, la tres noble deesse,
Qui sur femmes doit avoir la maistrie,
Vous envoye de confort a largesse
Et plaisance de grans biens enrichie,
En vous chargeant que de vostre partie
Vous acquittiés sans estre dangereuses ;
Aidier vous veult, sans que point vous oublie,
Pour resveillier voz pensees joieuses.

1. Mommerie : Mascarade.

Le Lendemain Du Premier Jour De May

Le lendemain du premier jour de may,

Dedens mon lit ainsi que je dormoye,

Au point du jour m’avint que je songay

Que devant moy une fleur je veoye,

Qui me disoit :   » Amy, je me souloye*

En toy fier, car pieça mon party

Tu tenoies ; mais mis l’as en oubly

En soustenant la fueille contre moy.

J’ay merveille que tu veulx faire ainsi :

Riens n’ay meffait, se pense je, vers toy.   »
Tout esbahy alors je me trouvay ;

Si respondy su mieulx que je savoye :

Tresbelle fleur, oncques ne pensay

Faire chose qui desplaire te doye ;

Se pour esbat aventure m’envoye

Que je serve la fueille cest an cy,

Doy je pour tant estre de toy banny ?

Nenni ! certes, je fais comme je doy.

Et se je tiens le party qu’ay choisy,

Riens n’ay meffait, ce pense je, vers toy.
Car non pour tant honneur te porteray

De bon vouloir, quelque part que je soye,

Tout pour l’amour d’une fleur que j’amay

Ou temps passé. Dieu doint que je la voye

En paradis, après ma mort, en joye !

Et pource, fleur, chierement je te pry :

Ne te plains plus, car cause n’as pourquoy,

Puis que je fais ainsi que tenu suy.

Riens n’ay meffait, ce pense je, vers toy.
ENVOI
La verité est telle que je dy,

J’en fais juge Amour, le puissant roy.

Tresdoulce fleur, point ne te cry mercy

Riens n’ay meffait, ce pense je, vers toy.   »
(*) j’avais l’habitude

En La Forest D’ennuyeuse Tristesse

En la forest d’Ennuyeuse Tristesse,

Un jour m’avint qu’a par moy cheminoye,

Si rencontray l’Amoureuse Deesse

Qui m’appella, demandant ou j’aloye.

Je respondy que, par Fortune, estoye

Mis en exil en ce bois, long temps a,

Et qu’a bon droit appeller me povoye

L’omme esgaré qui ne scet ou il va.
En sousriant, par sa tresgrant humblesse,

Me respondy :   » Amy, se je savoye

Pourquoy tu es mis en ceste destresse,

A mon povair voulentiers t’ayderoye ;

Car, ja pieça, je mis ton cueur en voye

De tout plaisir, ne sçay qui l’en osta ;

Or me desplaist qu’a present je te voye

L’omme esgaré qui ne scet ou il va.
– Helas ! dis je, souverainne Princesse,

Mon fait savés, pourquoy le vous diroye ?

Cest par la Mort qui fait a tous rudesse,

Qui m’a tollu celle que tant amoye,

En qui estoit tout l’espoir que j’avoye,

Qui me guidoit, si bien m’acompaigna

En son vivant, que point ne me trouvoye

L’omme esgaré qui ne scet ou il va.   »
ENVOI
Aveugle suy, ne sçay ou aler doye ;

De mon baston, affin que ne fervoye,

Je vois tastant mon chemin ça et la ;

C’est grant pitié qu’il couvient que je soye

L’omme esgaré qui ne scet ou il va.

En La Forêt De Longue Attente

En la forêt de Longue Attente
Chevauchant par divers sentiers
M’en vais, cette année présente,
Au voyage de Desiriers.
Devant sont allés mes fourriers
Pour appareiller mon logis
En la cité de Destinée ;
Et pour mon coeur et moi ont pris
L’hôtellerie de Pensée.

Je mène des chevaux quarante
Et autant pour mes officiers,
Voire, par Dieu, plus de soixante,
Sans les bagages et sommiers.
Loger nous faudra par quartiers,
Si les hôtels sont trop petits ;
Toutefois, pour une vêprée,
En gré prendrai, soit mieux ou pis,
L’hôtellerie de Pensée.

Je despens chaque jour ma rente
En maints travaux aventuriers,
Dont est Fortune mal contente
Qui soutient contre moi Dangiers ;
Mais Espoirs, s’ils sont droicturiers,
Et tiennent ce qu’ils m’ont promis,
Je pense faire telle armée
Qu’aurai, malgré mes ennemis,
L’hôtellerie de Pensée.

ENVOI

Prince, vrai Dieu de paradis,
Votre grâce me soit donnée,
Telle que trouve, à mon devis,
L’hôtellerie de Pensée.

En La Nef De Bonne Nouvelle

En la nef de bonne nouvelle
Espoir a chargié Reconfort
Pour l’amener, de par la belle,
Vers mon cueur qui l’ayme si fort.
A joye puist venir au port
De desir et, pour tost passer
La mer de Fortune, trouver
Un plaisant vent venant de France
Ou est a present ma maistresse
Qui est ma doulce souvenance
Et le tresor de ma liesse.

Certes, moult suy tenu a elle,
Car j’ay sceu par loyal rapport
Que contre Dangier, le rebelle,
Qui maintesfois me nuist a tort,
Elle veult faire son effort
De tout son povair de m’aidier.
Et pource lui plaist m’envoyer
Ceste nef plaine de plaisance
Pour estoffer la forteresse
Ou mon coeur garde l’esperanoe
Et le tresor de ma liesse.

Pource ma voulenté est telle
Et sera jusques a la mort
De tousjours tenir la querelle
De Loyauté ou mon ressort
J’ay mis ; mon coeur en est d’accort.
Si vueil en ce point demourer
Et souvent Amour mercier,
Qui me fist avoir l’acointance
D’une si loyalle princesse,
En qui puis mettre ma fiance
Et le tresor de ma liesse.

ENVOI

Dieu vueille celle nef garder
Des robeurs escumeurs de mer,
Qui ont a Dangier aliance ;
Car, s’ilz povoient, par rudesse
M’osteroient ma desirance
Et le tresor de ma liesse.

En Regardant Vers Le Païs De France

En regardant vers le païs de France,
Un jour m’avint, a Dovre sur la mer,
Qu’il me souvint de la doulce plaisance
Que souloye oudit pays trouver ;
Si commençay de cueur a souspirer,
Combien certes que grant bien me faisoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Je m’avisay que c’estoit non savance
De telz souspirs dedens mon cueur garder,
Veu que je voy que la voye commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner ;
Pour ce, tournay en confort mon penser.
Mais non pourtant mon cueur ne se lassoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Alors chargay en la nef d’Esperance
Tous mes souhaitz, en leur priant d’aler
Oultre la mer, sans faire demourance,
Et a France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc auray loisir, mais qu’ainsi soit,
De voir France que mon cueur amer doit.

ENVOI

Paix est tresor qu’on ne peut trop loer.
Je hé guerre, point ne la doy prisier ;
Destourbé m’a longtemps, soit tort ou droit,
De voir France que mon cueur amer doit.

Escollier De Merencolie

Escollier de Merencolie,
A l’estude je suis venu,
Lettres de mondaine clergie (1)
Espelant a tout ung festu,
Et moult fort m’y treuve esperdu.
Lire n’escripre ne sçay mye,
Dez verges de Soussy batu,
Es derreniers jours de ma vie.

Pieça, en jennesse fleurie,
Quant de vif entendement fu,
J’eusse apris en heure et demye
Plus qu’à present ; tant ay vesqu
Que d’engin je me sens vaincu ;
On me deust bien, sans flaterie,
Chastier, despoillié tout nu,
Es derreniers jours de ma vie.

Que voulez vous que je vous die ?
Je suis pour ung asnyer tenu,
Banny de Bonne Compaignie,
Et de Nonchaloir retenu
Pour le servir. Il est conclu !
Qui voudra, pour moy estudie :
Trop tart je m’y suis entendu,
Es derreniers jours de ma vie.

ENVOI

Se j’ay mon temps mal despendu,
Fait l’ay par conseil de Follye ;
Je m’en sens et m’ens suis sent
Es derreniers jours de ma vie.

1. Clergie : Instruction.