Pauca Mihi

Bon pied, bon œil, or je ne les ai plus,

Puisque je rampe en vertu d’une arthrite,

Et que je vois si peu, grâce à l’invite

De verres à me trahir résolus ;
Mon estomac, jadis divin et plus,

Plonge — depuis quand donc ? — dans la pituite

Pour ne jamais, même sans nulle cuite,

S’en tirer que par ô quels trucs fallus !
Le Dé-cou-ra-ge-ment, enfin ! commence

À m’envahir très sérieusement :

Ce serait fait pour s’ennuyer vraiment
Si je n’avais eu cette chance immense,

En ce malheur triplement réussi

De devenir biblio-chose aussi !

Les Quais

Quais de Paris ! Beaux souvenirs ! J’étais agile,

J’étais, sinon bien riche, à mon aise, en ces temps

J’étais jeune et j’avais des goûts très militants,

Tel un bon iconographobibliophile.
Loin de moi l’orgueil sot de me prétendre habile,

Même alors ! Mais c’étaient de précieux instants,

Perdus ou non dans des déboires persistants

Pour les prix et le reste ! Et pas la moindre bile !
La Seine s’allongeait — elle s’allonge encor —

Comme un serpent jaspé de vert, de noir et d’or

Le vent frémit toujours L’aimable paysage !
Mais bouquiner, n’y plus songer ! De vils pisteurs

Pour les libraires ont exercé leur ravage,

Et les boîtes ont fait la nique aux amateurs.

L’arrivée Du Catalogue

L’amateur reçoit son courrier ! fiévreusement,

Même avant de toucher aux plis qu’il sait intimes,

Il court aux Catalogues et, rapidement,

Non encore rabidement, sans trop de crimes
Projetés ou conçus pour l’amour de sublimes

Emplettes, et voici qu’il tombe, justement !

Sur celui du libraire aux malices ultimes

Qui ne vend pas trop cher pour vendre sûrement,
Et d’une main fiévreuse, mais honnête, dame,

On est honnête ! et comme il a vu tel bouquin,

Qu’il convoite depuis tant d’ans ! un vrai béguin !
Il envoie au Négociant un télégramme :

 » Gardez-Le-moi.  » —  » C’est fait « , répond avant la nuit

Un petit bleu.

Le bon Client s’évanouit.

Édition Originale Contemporaine

Un Maupassant complet ! Première édition !

Seul un livre fait faute à la collection :

Cas déplorable, d’autant plus qu’on n’est pas riche.

Et vendez donc pour que tel se fâche ou se fiche !
Or La Maison Tellier dont il est question,

Quel  » topo  » rabâché jusqu’à profusion !

Encore, il faut l’avoir. Autrement, triste affiche,

Et triste boniment, à moins que l’on ne triche.
Mais voici qu’on l’annonce en un lieu sérieux :

Couverture ! broché ! conservé dans les mieux !

Non coupé ! Prix : 100 francs.
Tout de même on se livre.

On aligne le prix. C’est dur et curieux.

 » Car aurons-nous du tout le prix de ce seul livre ? « 

Désappointement

Le bon, ou plutôt le mauvais bibliomane

Est rentré d’une humeur massacrante aujourd’hui ;

Pourtant dans la suspension la lampe a lui,

Autour de l’abat-jour dont son reflet émane,
Sur un dîner servi comme il n’est que chez lui ;

Mais sur des tons d’Abner et des airs d’Orosmane

Il proclame qu’il n’a besoin que de tisane

Et mange comme quatre, en train contre l’ennui !
Serait-ce qu’il serait le jouet d’une chance

Adverse ; qu’à la Bourse aux bouquins, il perdit,

Faute de rente ou d’achat bien vus, son crédit ?

Non, il est furieux, plein de voeux de vengeance,
Parce que, dans tel livre, il n’a su retrouver

Les titres au porteur dont, hier, il put prouver.

Bibliomanie

Lire n’est rien : faut avoir lu ; faut ; l’a fallu !

Pour que si vous lisez dans les livres, qu’honore

La Reliure gaie ou sombre, que décore

Encore un blason fier ou tendre au choix élu,
Pourriez, hélas ! contaminer d’un doigt poilu

D’amateur brut le vélin noble que, sonore

Abstraitement, la gloire emplit, glaive ou mandore,

D’un grand héros ou d’un poète très relu !
C’est vrai qu’étant à la fleur de votre bel âge,

Vous auriez tort — quand l’Amour vous laisserait cois

Un instant — de ne pas lire, — tels autrefois
Nous ! — les exploits et les beaux vers, quittes, hommage

Suprême, à vénérer, dès dûment reliés,

Leur majesté, leur force et leurs dos repliés !

Bibliophilie

Le vieux livre qu’on a lu, relu tant de fois !

Brisé, navré, navrant, fait hideux par l’usage,

Soudain le voici frais, pimpant, jeune visage

Et fin toucher, délice et des yeux et des doigts.
Ce livre cru bien mort, chose d’ombre et d’effrois,

Sa résurrection  » ne surprend pas le sage « .

Qui sait, ô Relieur, artiste ensemble et mage,

Combien tu fais encore mieux que tu ne dois.
On le reprend, ce livre en sa toute jeunesse,

Comme l’on reprendrait une ancienne maîtresse

Que quelque fée aurait revirginée au point ;
On le relit comme on écouterait la Muse

D’antan, voix d’or qu’éraillait l’âge qui nous point :

Claire à nouveau, la revoici qui nous amuse.

Bibliophobes

I
La Femme, en qui l’on doit mettre tout son amour,

Tout son espoir et toute — au fond — sa confiance,

Néanmoins contriste le cœur, ombre et nuance,

Du bon bibliophile, encor que bien né pour
La paix et le repos promis au jour le jour

À qui du Livre fait un peu sa vie, et lance

Dans ce gouffre ingénu de calme et de silence

Son ancienne fièvre et les faits d’alentour.
La Femme, ange et démon, suivant le vieux distique,

Est naturellement soumise et despotique,

Et naturellement plaintive et dure aussi !
Allons donc, allez donc quand, au cœur d’un chapitre

Écrit Dieu sait combien ! imprimé sous quel titre !

Interrompu, ne pas lui dire, enfin : Merci !
II
Voilà que tout le long, le long de ce sinet

Que l’on a disposé pour des fins sérieuses,

Et peut-être, l’on n’est plus jeune, curieuses !

Un insecte, d’ailleurs joli, s’insinuait.
Dans cette œuvre d’un art qui, pour être muet,

Ne s’en montre pas moins éloquent, voix joyeuses

A l’œil, concert des reliures somptueuses,

Dans le Livre en un mot — délicat et fluet,
En argent, qui serait du vif-argent, si mince

Et vif ! Un poisson tout petit, beau comme un prince,

Et d’un trait svelte et pur qu’on ne saurait nier,
En royal manteau blanc tout luisant, onde et flamme :

C’est la Mite. Il faudrait vite écraser l’Infâme,

Mais il est si gentil qu’on devrait l’épargner.

Bibliotaphe

I
Monsieur le curé dit sa messe congrument

Quand il stoppe soudain : c’est un bibliotaphe !

 » Je serais éloquent si j’étais polygraphe.  »

Tant il y a d’erreurs dans son agissement :
Heurts sans but du ciboire, échange des burettes

À tort et à travers, et tant d’et cæteras !

C’est, vous dis-je, un bibliotaphe dont les bras

Sont tombés à l’aspect d’enluminures, blettes
Un peu, mais si du temps ! dans ce missel, pourtant

Connu de lui, vieux serviteur concomitant

Jusque là cru banal, et voilà qu’il révèle
Des mérites dont la Fabrique a peu cure, elle !

Et talonné par le scrupule et le péché,

L’abbé va droit se confesser à l’Évêché.
II
(Suite à  » Monsieur le curé dit sa messe « )
L’Évêque, poivre et sel, a souri dès l’abord :

 » Eh quoi, mon cher ami, vous convoitez ce livre,

Achetez-le. Je ne crois pas qu’en sous de cuivre,

Non plus que d’or, le prix en soit d’un poids bien fort.  »
Et l’abbé :  » Mais c’est que Monseigneur aurait tort

De croire, d’un côté, ce livre, qu’il se livre

Pour un morceau de pain, qu’il se vende à la livre.

Mon plus borné fabricien est plus retord
Que cela de donner un missel rarissime,

Précieux, ancien, joli ! pour un patard,

Et de l’autre que ma bourse ne soit minime
A l’excès.  » Et, rêveur descendu d’une cime,

Familier et grattant un peu ses cheveux gris,

L’Évêque, bas :  » Allez, je payerai le prix.  »
III
Épisode de 1870-1871.
Le Colonel et sa traduction d’Horace,

Son exemplaire avec quel souci relié,

— Coins fins, or mis au point, — d’un art presque oublié,

Sont tombés de cheval dans le combat tenace.
Un hussard de la Mort à terre s’est rué,

Lettré, qui sur l’Horace a mis sa main rapace.

Le Colonel, alors, sur ses reins se ramasse

Et d’un coup de son revolver, l’a, tôt, tué.
Mais lui-même il se sent mourir de sa blessure

Et, ne voulant mourir sans que rien le rassure

Contre le retour d’un tel voleur que dessus,
Il détruit des cinq coups qui lui restent le Livre

Qui brûle et se consume à ses côtés. — En sus,

La bataille en ce lieu même arrive et se livre.

Bibliothèques

Meuble sublime ou ridicule, ou tous les deux,

Qui, mon goût consulté, serait plutôt modeste

Et de proportions, et de luxe, et du reste,

Salut, Bibliothèque, antre auguste et hideux !
Mais les livres, ici, n’en point parler vaut mieux ;

Le logis, le local, indigent ou céleste,

Seul, nous veut occuper d’un oeil profond ou leste,

Et déjà l’examen me convainc d’être vieux :
Car je hais la dorure et la fioriture

Sur l’acajou trop dense ou tels autres bois lourds :

Tout au plus des pattes en cuivre et des chefs d’ours ;
Ou bien du bois de rose aux coins, où se torture

Le rococo de Boulle et celui de Boucher

Ou des planches au long d’un mur, où tout nicher !