Si, Comme Aux Vents Désignés Par La Rose

Si, comme aux vents désignés par la rose

Il est un sens à l’espace et au temps,

S’ils en ont un ils en ont mille et plus

Et tout autant s’ils n’en possèdent pas.
Or qui de nous n’imagine ou pressent,

Ombres vaguant hors des géométries,

Des univers échappant à nos sens ?
Au carrefour de routes en obliques

Nous écoutons s’éteindre un son de cor,

Toujours renaissant, toujours identique.
Cette vision du ciel et de la rose

Elle s’absorbe et se dissout dans l’air

Comme les sons dont frémit notre chair

Ou les lueurs sous nos paupières closes.
Nous nous heurtons à d’autres univers

Sans les sentir, les voir ou les entendre

Au creux été, aux cimes de l’hiver,

D’autres saisons sur nous tombent en cendre.
Tandis qu’aux vents désignés par la rose

Claque la porte et claquent les drapeaux,

Gonfle la voile et sans visible cause

Une présence absurde à nous s’impose

Matérielle, indifférente et sans repos.

Sol De Compiègne

CHŒUR (très pressé et comme se chevauchant)

Craie et silex et herbe et craie et silex

Et silex et poussière et craie et silex

Herbe, herbe et silex et craie, silex et craie

(ralenti)

Silex, silex et craie

Et craie et silex

Et craie
UNE VOIX

Quelque part entre l’Hay-les-Roses

Et Bourg-la-Reine et Antony

Entre les roses de l’Hay

Entre Clamart et Antony
CHŒUR (très rythmé)

Craie et silex — craie et silex

Et craie

Et silex et craie et silex et craie

Et silex
UNE VOIX

Entre les roses de l’Hay

Et les arbres de Clamart

Avez-vous vu la sirène

La sirène d’Antony

Qui chantait à Bourg-la-Reine

Et qui chante encore à Fresnes.
CHŒUR

Sol de Compiègne !

Terre grasse et cependant stérile

Terre de silex et de craie

Dans ta chair

Nous marquons l’empreinte de nos semelles

Pour qu’un jour la pluie de printemps

S’y repose comme l’œil d’un oiseau

Et reflète le ciel, le ciel de Compiègne

Avec tes images et tes astres

Lourd de souvenirs et de rêves

Plus dur que le silex

Plus docile que la craie sous le couteau
UNE VOIX

À Paris près de Bourg-la-Reine

J’ai laisse seules mes amours

Ah ! que les bercent les sirènes

Je dors tranquille, oh ! mes amours

Et je cueille, à l’Hay, les roses

Que je vous porterai un jour

Alourdies de parfums et de rêves

Et, comme vos paupières, écloses

Au clair soleil d’une vie moins brève

Pleine d’éclairs comme un silex,

Lumineuse comme la craie
CHŒUR (alterné)

Et craie et silex et silex et craie

Sol de Compiègne !

Sol fait pour la marche

Et la longue station des arbres,

Sol de Compiègne !

Pareil à tous les sols du monde,

Sol de Compiègne !

Un jour nous secouerons notre poussière

Sur ta poussière

Et nous partirons en chantant.
UNE VOIX

Nous partirons en chantant

En chantant vers nos amours

La vie est brève et bref le temps.
AUTRE VOIX

Rien n’est plus beau que nos amours
AUTRE VOIX

Nous laisserons notre poussière

Dans la poussière de Compiègne

(scandé)

Et nous emporterons nos amours

Nos amours qu’il nous en souvienne
CHŒUR

Qu’il nous en souvienne.

Vaincre Le Jour, Vaincre La Nuit

Vaincre le jour, vaincre la nuit,

Vaincre le temps qui colle à moi,

Tout ce silence, tout ce bruit,

Ma faim, mon destin, mon horrible froid.
Vaincre ce cœur, le mettre à nu,

Écraser ce corps plein de fables

Pour le plonger dans l’inconnu,

Dans l’insensible, dans l’impénétrable.
Briser enfin, jeter au noir

Des égouts ces vieilles idoles,

Convertir la haine en espoir,

En de saintes les mauvaises paroles.
Mais mon temps n’est-il pas perdu ?

Tu m’as pris tout le sang, Paris.

À ton cou je suis ce pendu,

Ce libertaire qui pleure et qui rit.

Printemps

Tu, Rrose Sélavy, hors de ces bornes erres

Dans un printemps en proie aux sueurs de l’amour,

Aux parfums de la rose éclose aux murs des tours,

à la fermentation des eaux et de la terre.
Sanglant, la rose au flanc, le danseur, corps de pierre

Paraît sur le théâtre au milieu des labours.

Un peuple de muets d’aveugles et de sourds

applaudira sa danse et sa mort printanière.
C’est dit. Mais la parole inscrite dans la suie

S’efface au gré des vents sous les doigts de la pluie

Pourtant nous l’entendons et lui obéissons.
Au lavoir où l’eau coule un nuage simule

À la fois le savon, la tempête et recule

l’instant où le soleil fleurira les buissons.

Le Veilleur Du Pont-au-change

Je suis le veilleur de la rue de Flandre,

Je veille tandis que dort Paris.

Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit.

J’entends passer des avions au-dessus de la ville.
Je suis le veilleur du Point-du-Jour.

La Seine se love dans l’ombre, derrière le viaduc d’Auteuil,

Sous vingt-trois ponts à travers Paris.

Vers l’ouest j’entends des explosions.
Je suis le veilleur de la Porte Dorée.

Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit ses ténèbres.

J’ai entendu des cris dans la direction de Créteil

Et des trains roulent vers l’est avec un sillage de chants de révolte.
Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers.

Le vent du sud m’apporte une fumée âcre,

Des rumeurs incertaines et des râles

Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ou Vaugirard.

Au sud, au nord, à l’est, à l’ouest,

Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris.
Je suis le veilleur du Pont-au-Change

Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissante

Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi,

Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,

Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler.
Je suis le veilleur du Pont-au-Change

Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,

Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,

Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.

Dans l’air froid tous les fracas de la guerre

Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes.
Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout,

Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé,

Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe,

Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang,

D’eau salée, de poudre et de bûchers,

De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre grasse de chair humaine.
Je suis le veilleur du Pont-au-Change

Et je vous salue, au seuil du jour promis

Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers,

Du Point-du-Jour à la Porte Dorée.
Je vous salue vous qui dormez

Après le dur travail clandestin,

Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires,

Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages,

Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source

Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons,

Je vous salue au seuil du nouveau matin.
Je vous salue sur les bords de la Tamise,

Camarades de toutes nations présents au rendez-vous,

Dans la vieille capitale anglaise,

Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne,

Américains de toutes races et de tous drapeaux,

Au-delà des espaces atlantiques,

Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba,

Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco.
J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change,

Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure,

Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore,

Moi aussi j’ai abattu mon ennemi.
Il est mort dans le ruisseau, l’Allemand d’Hitler anonyme et haï,

La face souillée de boue, la mémoire déjà pourrissante,

Tandis que, déjà, j’écoutais vos voix des quatre saisons,

Amis, amis et frères des nations amies.
J’écoutais vos voix dans le parfum des orangers africains,

Dans les lourds relents de l’océan Pacifique,

Blanches escadres de mains tendues dans l’obscurité,

Hommes d’Alger, Honolulu, Tchoung-King,

Hommes de Fez, de Dakar et d’Ajaccio.
Enivrantes et terribles clameurs, rythmes des poumons et des cœurs,

Du front de Russie flambant dans la neige,

Du lac Ilmen à Kief, du Dniepr au Pripet,

Vous parvenez à moi, nés de millions de poitrines.
Je vous écoute et vous entends. Norvégiens, Danois, Hollandais,

Belges, Tchèques, Polonais, Grecs, Luxembourgeois, Albanais et Yougo-Slaves, camarades de lutte.

J’entends vos voix et je vous appelle,

Je vous appelle dans ma langue connue de tous

Une langue qui n’a qu’un mot :

Liberté !
Et je vous dis que je veille et que j’ai abattu un homme d’Hitler.

Il est mort dans la rue déserte

Au cœur de la ville impassible j’ai vengé mes frères assassinés

Au Fort de Romainville et au Mont Valérien,

Dans les échos fugitifs et renaissants du monde, de la ville et des saisons.
Et d’autres que moi veillent comme moi et tuent,

Comme moi ils guettent les pas sonores dans les rues désertes,

Comme moi ils écoutent les rumeurs et les fracas de la terre.
À la Porte Dorée, au Point-du-Jour,

Rue de Flandre et Poterne des Peupliers,

À travers toute la France, dans les villes et les champs,

Mes camarades guettent les pas dans la nuit

Et bercent leur solitude aux rumeurs et fracas de la terre.
Car la terre est un camp illuminé de milliers de feux.

À la veille de la bataille on bivouaque par toute la terre

Et peut-être aussi, camarades, écoutez-vous les voix,
Les voix qui viennent d’ici quand la nuit tombe,

Qui déchirent des lèvres avides de baisers

Et qui volent longuement à travers les étendues

Comme des oiseaux migrateurs qu’aveugle la lumière des phares

Et qui se brisent contre les fenêtres du feu.
Que ma voix vous parvienne donc

Chaude et joyeuse et résolue,

Sans crainte et sans remords

Que ma voix vous parvienne avec celle de mes camarades,

Voix de l’embuscade et de l’avant-garde française.
Écoutez-nous à votre tour, marins, pilotes, soldats,

Nous vous donnons le bonjour,

Nous ne vous parlons pas de nos souffrances mais de notre espoir,

Au seuil du prochain matin nous vous donnons le bonjour,

À vous qui êtes proches et, aussi, à vous

Qui recevrez notre vœu du matin

Au moment où le crépuscule en bottes de paille entrera dans vos maisons.

Et bonjour quand même et bonjour pour demain !

Bonjour de bon cœur et de tout notre sang !

Bonjour, bonjour, le soleil va se lever sur Paris,

Même si les nuages le cachent il sera là,

Bonjour, bonjour, de tout cœur bonjour !

Le Legs

Et voici, Père Hugo, ton nom sur les murailles !

Tu peux te retourner au fond du Panthéon

Pour savoir qui a fait cela. Qui l’a fait ? On !

On c’est Hitler, on c’est Goebbels C’est la racaille,
Un Laval, un Pétain, un Bonnard, un Brinon,

Ceux qui savent trahir et ceux qui font ripaille,

Ceux qui sont destinés aux justes représailles

Et cela ne fait pas un grand nombre de noms.
Ces gens de peu d’esprit et de faible culture

Ont besoin d’alibis dans leur sale aventure.

Ils ont dit :  » Le bonhomme est mort. Il est dompté.  »
Oui, le bonhomme est mort. Mais par-devant notaire

Il a bien précisé quel legs il voulait faire :

Le notaire a nom : France, et le legs : Liberté.

Ce Cœur Qui Haïssait La Guerre

Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille !

Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,

Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine.

Et qu’il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent

Et qu’il n’est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne

Comme le son d’une cloche appelant à l’émeute et au combat.

Écoutez, je l’entends qui me revient renvoyé par les échos.

Mais non, c’est le bruit d’autres cœurs, de millions d’autres cœurs battant comme le mien à travers la France.

Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs,

Leur bruit est celui de la mer à l’assaut des falaises

Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre :

Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !

Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,

Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères

Et des millions de Français se préparent dans l’ombre à la besogne que l’aube proche leur imposera.

Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit.

Chanson De Route

C’est avec du crottin de Pégase

Qu’Eusèbe a fumé son jardin.

Avec du crottin de Pégase ?

Oh ! Oh !

Pour du crottin, c’est du crottin

Eusèbe appartient au gratin.
C’est avec du crottin de Licorne

Qu’Eusèbe a fumé son jardin.

Avec du crottin de Licorne ?

Oh ! Oh !

Pour du crottin, c’est du crottin

Eusèbe n’est pas un crétin.
C’est avec du crottin de Minotaure

Qu’Eusèbe a fumé son jardin.

ouais du du crottin de minotaure !

Oh ! Oh !

non du crottin mais de la bouse

qu’Eusèbe a mis sur sa pelouse.
1944

Chant Du Tabou

— Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous ! Ainsi chantent les héros qui te suivent.
— Le tabou est sur toi et nul n’osera te toucher. Ta vie est sacrée et ta personne frappe d’épouvante les meurtriers.
— Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous, car nous avons ravivé les anciennes coutumes et les usages préhistoriques.
— Le tabou est sur toi et nous ne voulons être que ta peuplade barbare, obéissant à tes ordres et mourant sans mot dire.
— Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous, et c’est pourquoi nous avons élargi, autour de toi, notre cercle sur la terre.
— Le tabou est sur toi ! Nos conquêtes, sanglants sacrifices, sont la mesure de notre commune folie, la tienne et la nôtre.
— Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous ! Partout où nous passons nous creusons nos cimetières à la place des architectures.
— Le tabou est sur toi et nul ne peut rien contre toi, ô chef ! ô intouchable ! pareil aux déments, aux lépreux et aux pestiférés.
— Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous ! Une mort magique nous garde, seule, dans ses étables et ses abattoirs.
— Le tabou est sur toi, ô chef ! ô fossoyeur ! et ton peuple marche à tes cris vers l’inexorable sacrifice.
— Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous. La nourriture que tu nous refuses, nous ne pouvons te la donner.
— Le tabou est sur toi et tu mourras de faim, comme nous-mêmes, suivant le rite, et les peuples de la terre se réjouiront.
— Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous, bêtes cruelles, bourreaux imbéciles.
— Le tabou est sur toi ! Adolphe Hitler ! Führer ! Chef ! Destin même d’un peuple qui a choisi d’être criminel et haï.
— Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous ! Ainsi chantent les soldats de l’agonisante Allemagne, gueules de brutes, cervelles de singes, cœurs de porcs de l’agonisante Allemagne.
— Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous ! Rien ne peut nous libérer du tragique destin que nous avons choisi en toi, nous, la foule allemande des déments et qui doutons de n’être pas morts déjà et vampires affamés en quête de pourriture et de néant.
— Le tabou, le tabou est sur toi, le tabou est sur nous et la ruine et la mort, la défaite et la famine, et pas même une légende d’or et de sang pour tirer nos ombres de leur tourment. Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous.