Ton Âme

Pour une amie solitaire et triste.
Ton âme, c’est la chose exquise et parfumée

Qui s’ouvre avec lenteur, en silence, en tremblant,

Et qui, pleine d’amour, s’étonne d’être aimée.

Ton âme, c’est le lys, le lys divin et blanc.

Comme un souffle des bois remplis de violettes,

Ton souffle rafraîchit le front du désespoir,

Et l’on apprend de toi les bravoures muettes.

Ton âme est le poème, et le chant, et le soir.

Ton âme est la fraîcheur, ton âme est la rosée,

Ton âme est ce regard bienveillant du matin

Qui ranime d’un mot l’espérance brisée

Ton âme est la pitié finale du destin.

Velléité

Dénoue enfin tes bras fiévreux, ô ma Maîtresse !

Délivre-moi du joug de ton baiser amer,

Et, loin de ton parfum dont l’impudeur m’oppresse,

Laisse-moi respirer les souffles de la mer.
Loin des langueurs du lit, de l’ombre et de l’alcôve,

J’aspirerai le sel du vent et l’âcreté

Des algues, et j’irai vers la profondeur fauve,

Pâle de solitude, ivre de chasteté !

Vers D’amour

 » I’ve been a ranger  »

J. Keats
Tu gardes dans tes yeux la volupté des nuits,

O joie inespérée au fond des solitudes !

Ton baiser est pareil à la saveur des fruits

Et ta voix fait songer aux merveilleux préludes

Murmurés par la mer à la beauté des nuits.
Tu portes sur ton front la langueur et l’ivresse,

Les serments éternels et les aveux d’amour ;

Tu sembles évoquer la fragile caresse

Dont l’ardeur se dérobe à la clarté du jour

Et qui te laisse au front la langueur et l’ivresse.

Sur Le Rythme Saphique

La lune s’est couchée, ainsi que les Pléiades ;

il est minuit, l’heure passe, et je dors solitaire.

Psappha
L’ombre se drapait en des voiles de veuves,

La mer aspirait le sang tiède des fleuves,

L’Aphrodita blonde au regard décevant

Riait en rêvant.
J’entendis gémir, au profond de l’espace,

Celle qui versa la strophe ardente et lasse,

Et dont le laurier fleurit et triompha,

La pâle Psappha.
 » Le rossignol râle et frémit par saccades,

Et l’ombre engloutit la lune et les Pléiades :

L’heure sans espoir et sans extase fuit

Au sein de la nuit.
 » Parmi les parfums glorieux de la terre,

Je rêve d’amour et je dors solitaire,

O vierge au beau front pétri d’ivoire et d’or

Que je pleure encor ! « 

Prophétie

Tes cheveux aux blonds verts s’imprègnent d’émeraude

Sous le ciel pareil aux feuillage clairs.

L’odeur des pavots se répand et rôde

Ainsi qu’un soupir mourant dans les airs.

Les yeux attachés sur ton fin sourire,

J’admire son art et sa cruauté,

Mais la vision des ans me déchire,

Et, prophétiquement, je pleure ta beauté !
Puisque telle est la loi lamentable et stupide,

Tu te flétriras un jour, ah ! mon lys !

Et le déshonneur public de la ride

Marquera ton front de ce mot : Jadis !

Tes pas oublieront ce rythme de l’onde ;

Ta chair sans désir, tes membres perclus

Ne frémiront plus dans l’ardeur profonde :

L’amour désenchanté ne te connaîtra plus.
Ton sein ne battra plus comme l’essor de l’aile

Sous l’oppression du cœur généreux,

Et tu fuiras l’heure exquise et cruelle

Où l’ombre pâlit le front des heureux.

Ton sommeil craindra l’aurore où persiste

Le dernier rayon des derniers flambeaux :

Ton âme de vierge amoureuse et triste

S’éteindra dans tes yeux plus froids que les tombeaux.

Ressemblance Inquiétante

J’ai vu dans ton front bas le charme du serpent.

Tes lèvres ont humé le sang d’une blessure,

Et quelque chose en moi s’écœure et se repent

Lorsque ton froid baiser me darde sa morsure.
Un regard de vipère est dans tes yeux mi-clos,

Et ta tête furtive et plate se redresse

Plus menaçante après la langueur du repos.

J’ai senti le venin au fond de ta caresse.
Pendant les jours d’hiver aux carillons frileux,

Tu rêves aux tiédeurs qui montent des vallées,

Et l’on songe, en voyant ton long corps onduleux,

A des écailles d’or lentement déroulées.
Je te hais, mais la souplesse de ta beauté

Me prend et me fascine et m’attire sans cesse,

Et mon cœur, plein d’effroi devant ta cruauté,

Te méprise et t’adore, ô Reptile et Déesse !

Sommeil

O Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette !

Ton visage s’incline éternellement las,

Et le songe fleurit à l’ombre de tes pas,

Ainsi qu’une nocturne et sombre violette.
Les parfums affaiblis et les astres décrus

Revivent dans tes mains aux pâles transparences,

Evocateur d’espoirs et vainqueur de souffrances

Qui nous rends la beauté des êtres disparus.

Sonnet

Les algues entr’ouvraient leurs âpres cassolettes

D’où montait une odeur de phosphore et de sel,

Et, jetant leurs reflets empourprés vers le ciel,

Semblaient, au fond des eaux, un lit de violettes.
La blancheur d’un essor palpitant de mouettes

Mêlait au frais nuage un frisson fraternel ;

Les vagues prolongeaient leur rêve et leur appel

Vers l’angoisse de l’air et ses langueurs muettes.
Les flots très purs brillaient d’une reflet de miroir

La sirène aux cheveux rouges comme le soir

Chantait la volupté d’une mort amoureuse.
Dans la nuit, sanglotait et s’agitait encor

Un soupir de la vie inquiète et fiévreuse

Les étoiles pleuraient de longues larmes d’or.

Sonnet Féminin

Ta voix a la langueur des lyres lesbiennes,

L’anxiété des chants et des odes saphiques,

Et tu sais le secret d’accablantes musiques

Où pleure le soupir d’unions anciennes.
Les Aèdes fervents et le Musiciennes

T’enseignèrent l’ampleur des strophes érotiques

Et la gravité des lapidaires distiques.

Jadis tu contemplas les nudités païennes.
Tu sembles écouter l’écho des harmonies

Mortes ; bleus de ce bleu des clartés infinies,

Tes yeux ont le reflet du ciel de Mytilène.
Les fleurs ont parfumé tes étranges mains creuses ;

De ton corps monte, ainsi qu’une légère haleine,

La blanche volupté des vierges amoureuses.

La Pleureuse

Elle vend aux passants ses larmes mercenaires,

Comme d’autres l’encens et l’odeur des baisers.

L’amour ne brûle plus dans ses yeux apaisés

Et sa robe a le pli rigide des suaires.
Son deuil impartial, à l’heure des sommeils,

Gémit sur les anciens aux paupières blêmies

Et sur le blanc repos des vierges endormies,

Avec la même angoisse et des gestes pareils.
Le vent des nuits d’hiver se lamente comme elle,

Pleurant sur les pervers et les purs tour à tour,

Car elle les confond dans un unique amour

Et verse à leur néant la douleur fraternelle.
Les jours n’apportent plus, dans leurs reflets mouvants,

Qu’un instant de parfum, de beauté, d’allégresse,

A son âme qu’un râle inexorable oppresse,

Lasse de la souffrance ardente des vivants.
Vers le soir, quand décroît l’odeur des ancolies

Et quand la luciole illumine les prés,

Elle s’étend parmi les morts qu’elle a pleurés,

Parmi les rois sanglants et les vierges pâlies.
Sous les cyprès qui semblent des flambeaux éteints,

Elle vient partager leur couche désirable,

Et l’ombre sans regrets des sépulcres l’accable

De sanglots oubliés et de désirs atteints.
Elle y vient prolonger son rêve solitaire,

Ivre de vénustés et de vagues chaleurs,

Et sentir, le visage enfiévré par les fleurs,

D’anciennes voluptés sommeiller dans la terre.

Lassitude

Je dormirai ce soir d’un large et doux sommeil.

Fermez les lourds rideaux, tenez les portes closes,

Surtout ne laissez pas pénétrer le soleil.

Mettez autour de moi le soir trempé de roses.
Posez, sur la blancheur d’un oreiller profond,

Ces mortuaires fleurs dont le parfum obsède.

Posez-les dans mes mains, sur mon cœur, sur mon front,

Ces fleurs pâles, qui sont comme une cire tiède.
Et je dirai très bas :  » Rien de moi n’est resté.

Mon âme enfin repose. Ayez donc pitié d’elle !

Respectez son repos pendant l’éternité.  »

Je dormirai ce soir de la mort la plus belle.
Que s’effeuillent les fleurs, tubéreuses et lys,

Et que se taise, enfin, au seuil des portes closes,

Le persistant écho des sanglots de jadis

Ah ! le soir infini ! le soir trempé de roses !

L’automne

L’Automne s’exaspère ainsi qu’une Bacchante

Ivre du sang des fruits et du sang des baisers

Et dont on voit frémir les seins inapaisés

L’Automne s’assombrit ainsi qu’une Bacchante

Au sortir des festins éclatants et qui chante

La moite lassitude et l’oubli des baisers.
Les yeux à demi clos, l’Automne se réveille

Et voit l’éclat perdu des clartés et des fleurs

Dont le soir appauvrit les anciennes couleurs

Les yeux à demi clos, l’Automne se réveille :

Ses membres sont meurtris et son âme est pareille

A la coupe sans joie où s’effeuillent les fleurs.
Ayant bu l’amertume et la haine de vivre

Dans le flot triomphal des vignes de l’été,

Elle a connu le goût de la satiété.

L’amertume latente et la haine de vivre

Corrompent le festin dont le monde s’enivre,

Etendu sur le lit nuptial de l’été.
L’Automne, ouvrant ses mains d’appel et de faiblesse,

Se meurt du souvenir accablant de l’amour

Et n’ose en espérer l’impossible retour.

Sa chair de volupté, de langueur, de faiblesse,

Implore le venin de la bouche qui blesse

Et qui sait recueillir les sanglots de l’amour.
Le cœur à moitié mort, L’Automne se réveille

Et contemple l’amour à travers le passé

Le feu vacille au fond de son regard lassé.

Dans son verger flétri l’Automne se réveille.

La vigne se dessèche et périt sur la treille,

Dans le lointain pâlit la rive du passé

Le Sang Des Fleurs

Ainsi que, sur les montagnes, les pâtres

foulent aux pieds l’hyacinthe, et la fleur

s’empourpre sur la terre.

Psappha
Le soir s’attriste encor de ses clartés éteintes.

Des rêves ont troublé l’air pâle et languissant,

Et, chantant leurs amours, les pâtres, en passant,

Écrasent lourdement les frêles hyacinthes.
L’herbe est pourpre et semblable à des champs de combats,

Sous le rouge d’un ciel aux tons de cornalines,

Et le sang de la fleur assombrit les collines.

Le soleil pitoyable agonise là-bas.
Sans goûter pleinement la paix de la campagne,

Je songe avec ferveur, et mon cœur inquiet

Porte le léger deuil et le léger regret

De la muette mort des fleurs sur la montagne.

Les Amazones

On voit errer au loin les yeux d’or des lionnes

L’Artémis, à qui plait l’orgueil des célibats,

Qui sourit aux fronts purs sous les pures couronnes,

Contemple cependant sans colère, là-bas,

S’accomplir dans la nuit l’hymen des Amazones,

Fier, et semblable au choc souverain des combats.
Leur regard de dégoût enveloppe les mâles

Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.

L’ombre est lourdes d’échos, de tiédeurs et de râles

Elles semblent attendre un frisson de réveil.

La clarté se rapproche, et leurs prunelles pâles

Victorieusement reflètent le soleil.
Elles gardent une âme éclatante et sonore

Où le rêve s’émousse, où l’amour s’abolit,

Et ressentent, dans l’air affranchi de l’aurore,

Le mépris du baiser et le dédain du lit.

Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre

Les époux de hasard que le rut avilit.
 » Nous ne souffrirons pas que nos baisers sublimes

Et l’éblouissement de nos bras glorieux

Soient oubliés demain dans les lâches abîmes

Où tombent les vaincus et les luxurieux.

Nous vous immolerons ainsi que des victimes

Des autels d’Artémis au geste impérieux.
 » Parmi les rayons morts et les cendres éteintes,

Vos lèvres et vos yeux ne profaneront pas

L’immortel souvenir d’héroïques étreintes.

Loin de la couche obscène et de l’impur repas,

Vous garderez au cœur nos tenaces empreintes

Et nos soupirs mêlés aux soupirs du trépas ! « 

Les Arbres

Dans l’azur de l’avril, dans le gris de l’automne,

Les arbres ont un charme inquiet et mouvant.

Le peuplier se ploie et se tord sous le vent,

Pareil aux corps de femme où le désir frissonne.
Sa grâce a des langueurs de chair qui s’abandonne,

Son feuillage murmure et frémit en rêvant,

Et s’incline, amoureux des roses du Levant.

Le tremble porte au front une pâle couronne.
Vêtu de clair de lune et de reflets d’argent,

S’effile le bouleau dont l’ivoire changeant

Projette des pâleurs aux ombres incertaines.
Les tilleuls ont l’odeur des âpres cheveux bruns,

Et des acacias aux verdures lointaines

Tombe divinement la neige des parfums.