Tes Amants Et Maîtresses

À Janine
On n’inscrit pas d’initiales à la craie

dans la forêt blanche de l’amour.

Un éternel faucheur efface les tableaux noirs des calculateurs

ville de gélatine complaisante aux araignées tu trembles à ma voix

La fumée tient une grande place dans ma vie.

Et quelque tigre féroce a décalqué

sur ma poitrine le reflet de ses yeux jaunes.

Une enceinte de tabac et d’iris

Voilà la forteresse

du tribunal de la

rivière où voltigent

cent poissons.

Mais Je Ne Fus Pas Compris

À André de la Rivière

Dans quelle corolle as-tu caché tes pouces

Amour muselière et menottes

tu m’empêches de compter les jours

mais les nuits il n’en est pas une que tu ne tigres

un raz de marée lave les maisons

elles sont bleues maintenant

Crête des montagnes où se coupe le souvenir

Il tombe flasque de chaque côté

en éclaboussant mes yeux d’orange

Le nom de Dieu est une plaque de cuivre

bien astiquée à la porte du ciel.

Mais essuyez vos mains avant de prier.

Porte Du Second Infini

À Antonin Artaud
L’encrier périscope me guette au tournant

mon porte-plume rentre dans sa coquille

La feuille de papier déploie ses grandes ailes blanches

Avant peu ses deux serres

m’arracheront les yeux

Je verrai que du feu mon corps

feu mon corps !

Vous eûtes l’occasion de le voir en grand appareil

le jour de tous les ridicules

Les femmes mirent leurs bijoux dans leur bouche

comme Démosthène

Mais je suis inventeur d’un téléphone de

verre de Bohême et de

tabac anglais

en relation directe

avec la peur !

Que Voulez-vous Que Je Vous Dise

À Théodore Fraenkel
C’est la pure vérité

Comme un manchon

Ma belle dame mettez vos deux mains

dans le bec de gaz

nous y verrons plus clair

Vous êtes perdue si vous ne m’égratignez

pas un peu

pour voir

plus clair

Un bateau s’arrête et fait son

testament

Les champs de blé réclament longuement la coiffure à la frégate.

Le mystérieux concierge enfonce

avec précaution sa clef dans ton œil

après vingt ans on est prié de dire son nom

mais la postérité n’exige pas de carte d’identité

à vos souhaits

Les miens sont simples

me donne à boire durant toute la mort

qu’on me fiche la guerre.

Rencontres

À Jacques Baron

Passez votre chemin !

Le soir lève son bâton blanc devant les piétons.

Cornes des bœufs les soirs d’abondance vous semez

l’épouvante sur le boulevard

Passez votre chemin !

c’est la volute lumineuse et contournée de l’heure

Lutte pour la mort. L’arbitre compte jusqu’à 70.

Le mathématicien se réveille et dit

 » j’ai eu bien chaud !  »

Les enfants surnaturels s’habillent comme vous et moi.

Minuit ajoute une perle de fraise au collier de Madeleine

et puis on ferme à deux battants les portes de la gare.

Madeleine, Madeleine ne me regarde pas ainsi

un paon sort de chacun de tes yeux.

La cendre de la vie sèche mon poème.

Sur la place déserte l’invisible folie imprime son pied

dans le sable humide.

Le second boxeur se réveille et dit

 » j’ai eu bien froid  »

Midi l’heure de l’amour torture délicatement

nos oreilles malades.

Un docteur très savant coud les mains de la prieuse

en assurant qu’elle va dormir.

Un cuisinier très habile mélange des poisons dans mon assiette

en assurant que je vais rire.

Je vais bien rire en effet.

Le soleil pointu les cheveux s’appellent romance dans la langue

que je parle avec Madeleine.

Un dictionnaire donne la signification des noms propres :

Louis veut dire coup de dés

André veut dire récif

Paul veut dire etc.

Mais votre nom est sale :

Passez votre chemin !

Les Gorges Froides

À Simone
À la poste d’hier tu télégraphieras

que nous sommes bien morts avec les hirondelles.

Facteur triste facteur un cercueil sous ton bras

va-t’en porter ma lettre aux fleurs à tire d’elle.
La boussole est en os mon cœur tu t’y fieras.

Quelque tibia marque le pôle et les marelles

pour amputés ont un sinistre aspect d’opéras.

Que pour mon épitaphe un dieu taille ses grêles !
C’est ce soir que je meurs, ma chère Tombe-Issoire,

Ton regard le plus beau ne fut qu’un accessoire

de la machinerie étrange du bonjour.
Adieu ! Je vous aimai sans scrupule et sans ruse,

ma Folie-Méricourt, ma silencieuse intruse.

Boussole à flèche torse annonce le retour.

Les Grands Jours Du Poète

Les disciples de la lumière n’ont jamais inventé

que des ténèbres peu opaques.

La rivière roule un petit corps de femme

et cela signifie que la fin est proche.

La veuve en habits de noces se trompe de convoi.

Nous arriverons tous en retard à notre tombeau.

Un navire de chair s’enlise sur une petite plage.

Le timonier invite les passagers à se taire.

Les flots attendent impatiemment Plus Près de Toi ô mon Dieu !

Le timonier invite les flots à parler. Ils parlent.

La nuit cachette ses bouteilles avec des étoiles

et fait fortune dans l’exportation.

De grands comptoirs se construisent pour vendre des rossignols.

Mais ils ne peuvent satisfaire les désirs de la Reine de Sibérie

qui veut un rossignol blanc.

Un commodore anglais jure qu’on ne le prendra plus à cueillir la sauge

la nuit entre les pieds des statues de sel.

À ce propos une petite salière Cérébos se dresse avec difficulté

sur ses jambes fines. Elle verse dans mon assiette

ce qu’il me reste à vivre.

De quoi saler l’Océan Pacifique.

Vous mettrez sur ma tombe une bouée de sauvetage.

Parce qu’on ne sait jamais.

L’air Homicide

À Charles Duhamel
Le pylône met du noir à ses yeux

L’Olympe et le paradis et les forêts

C’est comme les vieilles ampoules électriques

On suce maintenant la poésie au téton pointu

de ces seins homicides et lumineux

L’orage est une marque d’automobiles pour

les amants invisibles de la lumière

Les canons de fusil comme autant de bouches de héros

coupent leur langue et la jettent aux cœurs insolents

L’amour comme un poisson nage dans le vitriol

La magnéto centrale la magnéto centrale

eh bien la magnéto centrale quoi quoi

le rossignol ! celui du Japon !

La terre la mer et ton sein tremblent

et les armées comme une avalanche

Je vous dis qu’elles auront ma tête

ô mort

bel alpiniste dans l’armure du prince blanc !

Jack L’égareur

À Denise
Dans les trémies du ciel

un archange nage, comme il sied, vers une usine.

Faux-monnayeurs que faites-vous de mes ongles ?

J’ai lu dans le journal un roman dont j’étais le héros

toujours à l’aise quand il fait pluie.

Mon cœur bat l’extinction des feux,

Mes yeux sont la nuit.

Je veille mes lendemains avec anxiété.

Au bout d’un an et deux jours

alors il se fit une journée de pluie et les sept phares merveilleux

du monde

Escadres souterraines ne vous approchez pas de mon tombeau :

Je suis employé à déclouer les vieux cercueils

pour répartir équitablement les ossements

entre les anciennes sépultures

et les neuves.

Quelle profession ? Profession de foi tu ne figures pas au Bottin.

Les photographes rougiraient si vous les regardiez en pleurant.

Je suis un mort de fraîche date.

Si vous rencontrez un corbillard déchaussez-vous,

Cela fera du bien au mort.

Il se lèvera,

il se sortira,

il chantera,

il chantera la chanson des quadrilles

et dans le futur on verra les nouveau-nés arriver au monde

escortés de squelettes.

Ce ne seront partout que grossesses de géantes,

Il sera de bon ton chez les élégantes

de faire monter en bague

les larmes solides des morts à l’occasion des naissances.

Amour haut parleur, sirène à corps d’oiseau,

je vous quitte.

Je vais goûter le silence cette belle algue où dorment les requins.

Destinée Arbitraire

À Georges Malkine
Voici venir le temps des croisades.

Par la fenêtre fermée les oiseaux s’obstinent à parler

comme les poissons d’aquarium.

À la devanture boutique

une jolie femme sourit.

Bonheur tu n’es que cire à cacheter

et je passe tel un feu follet.

Un grand nombre de gardiens poursuivent

un inoffensif papillon échappé de l’asile

Il devient sous mes mains pantalon de dentelle

et ta chair d’aigle

ô mon rêve quand je vous caresse !

Demain on enterrera gratuitement

on ne s’enrhumera plus

on parlera le langage des fleurs

on s’éclairera de lumières inconnues à ce jour.

Mais aujourd’hui c’est aujourd’hui

Je sens que mon commencement est proche

pareil aux blés de juin.

Gendarmes passez-moi les menottes.

Les statues se détournent sans obéir.

Sous leur socle j’inscrirai des injures et le nom

de mon pire ennemi.

Là-bas dans l’océan

Entre deux eaux

Un beau corps de femme

Fait reculer les requins

Ils montent à la surface se mirer dans l’air

et n’osent pas mordre aux seins

aux seins délicieux.

Faire Part

Sur le pont du navire la couturière fait le point

couturière taille-moi un grand paon de mercure

je fais ce soir ma dernière communion

La dernière hirondelle fait l’automne

D’entre les becs de gaz blêmes

Se lève une figure sans signification.

Statues de verre flacon simulacre de l’amour

Vient la fameuse dame

Facteur de soustraction

avec une lettre pour moi

Mon cher Desnos Mon cher Desnos

Je vous donne rendez-vous

dans quelques jours

On vous préviendra

Vous mettrez votre habit d’outre monde

Et tout le monde sera bien content.

Corde

À Décaris

Si j’aime les trains c’est sans doute parce qu’ils vont

plus vite que les enterrements

dernier tango tu n’es qu’une sonnerie de clairon au fond

d’un corridor

J’enfile lentement des serrures dans mes doigts

Le crime dessine une parabole et retombe lourdement

sur ses pieds

Vous et cet autre vous et cet autre, vous ne fuirez pas

Les fleuves suspendus oscillent au gré des changements

de lune

La prodigieuse marée commence enfin

il vient des amants de partout

il en vient de colibri

il en vient de rose

La liberté belle noyée d’aluminium blanche et touchante

surnage sur les flots

Tout à l’heure elle s’envolera

et nous ne la reconnaîtrons plus

Au secours !

Je vais être noyé !