Paysage De Nuit

À Jules Berge.

C’est un dimanche soir. — Un large clair de lune
Étale son argent sur la grève et la dune.

La mer baisse… On entend comme un orgue lointain
Dans la rumeur du flot qui jamais ne s’éteint.

Sous le rayonnement de cette nuit paisible
L’œil perçoit jusqu’aux bords de l’horizon visible :

Les vieux ormes tordus, les saules sur deux rangs,
Qui des ruisseaux marins contemplent les courants.

Ni barques, ni pêcheurs sur les eaux de la Manche,
Car tous les gens de mer honorent le dimanche.

Dans le marais voisin encor mal endormi,
Un ruminant couché rouvre l’œil à demi.

Il a cru voir le jour… La tête se relève,
Puis tombe… il se rendort en poursuivant son rêve.

Sur la grève apparaît nettement de profil
Un personnage errant… tout seul… Où donc va-t-il ?

On reconnaît de loin le brave petit homme
Qu’entre les vieux pêcheurs de la côte on renomme.

Où va-t-il à cette heure en vareuse et suroît,
Par le plus court chemin de la grève, tout droit ?

Sa femme au champ des morts tranquillement repose
À l’ombre de l’église… il s’y rend à nuit close,

Et c’est là qu’il s’arrête et vient s’agenouiller
En espérant bientôt près d’elle sommeiller.

Propos Aériens

À madame Ernest Courbet.

LE PAPILLON.

Où t’endors-tu, le soir, pauvre petite abeille,
Butineuse des fleurs, qui t’en vas picorant
Dès la pointe du jour, quand l’aube se réveille,
Jusqu’au dernier rayon du soleil expirant ?

L’ABEILLE.

Sans trop hâter mon vol, c’est à moins d’un quart d’heure
Dans le creux d’un vieux chêne, à ma ruche des bois,
Juste au pied du grand arbre où, tous les ans, demeure
Un couple de ramiers dans son nid d’autrefois.

LE PAPILLON.

Pour tes gâteaux de miel rapidement tu voles…
Je te vois disparaître au bord des grands lys blancs,
Roulée à corps perdu dans le fond des corolles
Qui doivent t’enivrer de leurs parfums troublants ;

Mais j’admire toujours l’active travailleuse,
Dont le travail est pur, dont le travail est saint,
Faite pour accomplir sa tâche merveilleuse,
Dont s’honore à bon droit la reine de l’essaim.

L’ABEILLE.

Toi qui pars en zigzag comme un éclat de foudre,
Pourquoi donc ce caprice ?

LE PAPILLON.

Afin que dans son vol
Un bec d’oiseau jaseur ne puisse nous découdre.
Je ris d’un martinet passant au ras du sol.

Que faites- vous l’hiver ?

L’ABEILLE.

En grappes léthargiques,
Sans oreilles, sans yeux, sans entendre, sans voir,
Longuement nous rêvons de belles fleurs magiques
Dans la ruche bien close où dès lors tout est noir.

LE PAPILLON.

Nous, dans la saison froide et sombre de l’année,
Nous n’aimons pas à voir nos grands lys se flétrir ;
Notre vie est bien courte, hélas ! mais fortunée.
Quand sont mortes les fleurs, nous préférons mourir.

Rêve D’oiseau

À Mademoiselle Bertbe Wells.

Sous les fleurs d’églantier nouvellement écloses,
Près d’un nid embaumé dans le parfum des roses,

Quand la forêt dormait immobile et sans bruit,
Le rossignol avait chanté toute la nuit.

Quand les bois s’éclairaient au réveil de l’aurore,
Le fortuné chanteur vocalisait encore.

Sous les grands hêtres verts qui lui filtraient le jour,
La reine de son cœur veillait au nid d’amour.

Dans le berceau de mousse il revint d’un coup d’aile,
Impatient alors de se rapprocher d’elle.

Puis le maître divin dormit profondément…
Mais parfois il chantait dans son rêve en dormant.

 » Les yeux fermés, il pense encore à moi,  » dit-elle,
Heureuse d’être aimée, heureuse d’être belle.

Sara La Chanteuse

À Gustave Droz.

La petite Sara, la brune guitariste,
Qui se recueille au bruit de sa robe en marchant,
Possède une vois d’or dans un gosier d’artiste
Et m’accepte parfois comme écuyer tranchant.

Elle aime le rosbif dans les fleurs du vieux Sèvres,
Les verres de Bohême au timbre musical.
Comme un flot de rubis le vin plaît à ses lèvres
Dans les tulipes de cristal.

Le bourgogne, vermeil comme un reflet d’aurore,
Le médoc, empourpré comme un soleil couchant,
Lui font un cœur plus riche, un gosier plus sonore,
Et versent la couleur à son merveilleux chant.

Le caquet de la grive et la flûte des merles,
Le soupir de velours du ramier sous les bois,
Et le rire d’argent d’un ruisseau dans ses perles :
Notes éparses de sa voix.

Chanson du pays basque et romance espagnole,
Ou refrain du vieux temps qu’on chante sur l’Adour,
Et dont je n’ai jamais compris une parole,
Sont tout épanouis de jeunesse et d’amour.

Elle est née au soleil, près de Fontarabie,
Et de ses vrais aïeux l’histoire est un roman
On y voit défiler des princes d’Arabie
Sous le calife Abd-er-Rahman.

Dans ses trésors de grâce une exquise merveille
Que ne soupçonne pas le rêve des sculpteurs,
C’est le divin contour de sa petite oreille,
Fleur transparente ouverte à tous les bruits chanteurs.

Sa vie est un voyage : on fait de longues marches
Dans la grande famille errante d’Israël.
On y garde l’esprit des anciens patriarches,
Ces éternels changeurs de ciel.

D’où venait-elle hier ? demain où sera-t-elle ?
Avec les rossignols des gais printemps enfuis,
Dieu sait où chantera l’heureuse tourterelle
Que je dois pour toujours oublier… si je puis !

Symphonie Équestre

À Henri Chantavoine.

Au printemps de la jeune et belle Antiquité,
Quand le maître des Dieux laissait le jour éclore,
Aux bords de l’Orient, d’où jaillit la Clarté,
Les chevaux d’Apollon hennissaient à l’Aurore.

Si Pindare a chanté le noble et haut renom
De ceux qui triomphaient aux joutes olympiques,
Phidias a sculpté leur gloire au Parthénon,
Où passent en relief ces beaux coureurs épiques.

Rome, le Moyen Age et les siècles nouveaux
Honoraient les pur-sang, de libre et franche allure,
De race et de grand cœur, intrépides chevaux,
Vaillants, souples des reins et de riche encolure.

Bayard, qui portait seul les quatre fils Aymon,
À Montauban, Rodez, Narbonne et Pampelune,
Sans trébucher volait aux pays d’outre-mont,
En prenant la traverse et par des nuits sans lune.

Aux monts pyrénéens le cheval de Roland,
Hérissant sa crinière, avait farouche mine
(Du sabot au chanfrein tout son poil était blanc),
Léger comme un isard et pur comme une hermine.

Le pieux Saint Louis, sur un fier alezan,
Au pont de Taillebourg, se ruant ventre à terre,
Contre les gens félons criait :  » Allez-vous-en
Dans le fleuve…  » où tombaient les drapeaux d’Angleterre.

À Reims, où Jeanne d’Arc fit sacrer Charles Sept,
De son pas recueilli précédant le cortège,
Sa petite jument lorraine éblouissait,
Glorieuse au soleil dans sa robe de neige.

Pourquoi préférait-il un bon cheval normand,
Le roi gascon riant dans sa barbe, Henri Quatre,
Qui parlait l’espagnol, le belge et le flamand,
Mais le français toujours quand il fallait se battre ?

Pour le jeune conscrit et pour le vieux grognard,
L’aurore en plein hiver était rarement belle ;
Mais des lueurs d’orange éclairaient le brouillard
Lorsque Napoléon montait son isabelle.

Une Page De L’enfer

À François Coppèe.

I.

Lorsque Dante, égaré dans un âpre chemin,
Marchait, sans le savoir, aux ténébreux abîmes,
Virgile, comme un frère, y vint prendre la main
Du sombre évocateur qui parle en tierces rimes.

Anxieux au tomber du jour, le Florentin
Restait pâle et muet comme un enfant qui tremble.
La voix au timbre d’or du poète latin
Lui dit :  » Rassure-toi, nous descendrons ensemble.  »

Et, d’un pied moins craintif, Dante suivit les pas
De son maître au séjour d’éternelle souffrance,
Dans la Cité des Pleurs, d’où l’on ne revient pas,
La Cité dont la porte interdit l’espérance.

Ce que l’ancien Prieur de Florence put voir
Dans la foule des morts qui lui semblait vivante
Et se tordait au feu d’un lugubre entonnoir,
Fit blêmir l’homme rude effaré d’épouvante :

Papes et cardinaux, ducs et provéditeurs,
Maigris dans l’avarice, engraissés dans l’usure,
Trafiquants de justice et prévaricateurs,
Damnés de simonie et damnés de luxure.

Là fourmillaient ensemble un tas d’êtres pervers :
Renégats, imposteurs, hypocrites et fourbes,
Tantôt noirs, tantôt blancs, aux regards de travers,
Reptiles qui sans bruit glissaient en lignes courbes.

Sous rafales de neige et tourbillons de feu,
Il aperçut de loin, aux profondeurs du gouffre,
Le traître à sa patrie et le traître à son Dieu,
Qui secouaient en vain leurs chemises de soufre.

II.

Il salua plus tard Brunetto Latini,
Puis écouta, songeur, une vois douloureuse
Quand passèrent Françoise et Paul de Rimini,
Avec la plaie au cœur dans l’étreinte amoureuse ;

Toujours, d’un même essor et d’un même vouloir,
Portés dans l’air ainsi que des ramiers fidèles,
Vers le nid à grand vol rentrant tous deux le soir,
Avec un bruit égal dans leurs battements d’ailes.

Vains Regrets

À Adolphe Brisson.

Je mourrai sans avoir la petite maison
Qui voit sa claire image aux bords d’une eau courante
Sous l’abri de la haute et large feuillaison
D’un vieux saule trempant son pied dans la Charente.

Et voici que j’arrive à l’arrière-saison,
Assez pauvre d’argent sans misère apparente ;
Mettant parfois d’accord la rime et la raison,
Sans jamais acquérir un seul titre de rente.

Le soleil des heureux pour moi n’aura pas lui.
Dans un ciel morne et froid l’automne s’est enfui. —
Quand sur le drap funèbre on éteindra mon cierge,

On dira :  » L’homme errant qu’on enterre aujourd’hui,
S’endormait chaque soir dans la maison d’ autrui. —
De notre monde il part comme on sort d’une auberge.

Vieux Logis

À D.-U.-N. Maillart.

Dans un cher souvenir de vos jeunes années,
Ne regrettez-vous pas ces hautes cheminées
Où l’âtre, réjoui par un grand feu de bois,
Réchauffait, en flambant, nos maisons d’autrefois ?

Ne regrettez-vous pas ces vieilles cheminées
Dans l’épaisseur des murs en granit maçonnées,
Qui portaient sur trois rangs de nombreux andouillers
Dont les fusils de chasse ornaient les râteliers.

Près du feu sommeillait un grand chien débonnaire
Qui poursuivait en rêve un lièvre imaginaire,
Et sans rouvrir les yeux jappait à demi-voix,
Comme s’il bondissait à travers champs et bois.

Si, partis avant jour, tous les beaux chiens de race,
Courant loin du logis, s’éparpillaient en chasse,
Alors, très prudemment, de gros chats arrondis
S’y prélassaient, heureux d’un si chaud paradis.

Quand le sarment jetait ses gerbes d’étincelles
Au dressoir miroitant des antiques vaisselles,
Comme un riche éventail en ordre s’étageant,
Plats de cuivre et d’étain semblaient d’or et d’argent.

Aux murs le Juif-Errant d’une ancienne gravure,
Sans pouvoir se coucher, pas même sur la dure,
De son pas éternel marchait dans un brouillard ;
Ailleurs, mais à cheval, Jeanne d’Arc et Bayard.

Quand soufflait un vent noir roulant des feuilles mortes,
Si quelque infortuné, le soir, frappait aux portes,
Un pauvre, un voyageur perdu dans son chemin :
 » Entrez, lui disait-on. Restez jusqu’à demain. « 

Vieux Moulins

À Alfred Barthe.

En pays de Saintonge, où nos meilleures vignes
Sont, comme au champ d’honneur, mortes en droites lignes,
Sous le fléau terrible, on voit encor souvent,
Dominant les hauteurs, un vieux moulin à vent.

Sur le coteau pierreux et nu comme un calvaire,
Ce reste d’un autre âge est fantasque et sévère :
La queue est arrachée, il a perdu ses bras,
Et le chapeau tournant du faite est coupé ras.

On cherche en vain des yeux les gigantesques toiles
Qui viraient au soleil, qui viraient aux étoiles,
Et pour les pauvres gens travaillaient nuit et jour :
Le grand corps mutilé n’a plus rien que sa tour.

Comme à tout ce qui meurt, comme à tout ce qui passe,
Il fallait lui donner au moins le coup de grâce,
Et ne pas oublier, sans cœur et sans raison,
Cet éclopé funèbre attristant l’horizon.

Il contemple de haut le désastre des vignes,
Qu’il reconnaît encore aux vieux sillons en lignes,
Et l’oiseau migrateur qui passe dans les airs
Toujours fuit à grand vol ces vastes champs déserts.

Vol D’oiseaux

À David Sauvageot.

I.

Les cygnes migrateurs qui passent dans les airs,
Pèlerins de haut vol, fiers de leurs ailes grandes,
Sont tout surpris de voir tant d’espaces déserts :
Des steppes, des marais, des grèves et des landes.

 » C’est triste, pensent-ils… Ne croit-on pas rêver
Quand, à perte de vue, on trouve abandonnées
D’immenses régions qu’on devrait cultiver,
Et qui dorment sans fruit depuis nombre d’années.

 » Ceux qui rampent en bas nous semblent bien petits,
Quand nous apercevons la fourmilière humaine.
Les blancs, comme les noirs, sont fort mal répartis,
Eparpillés sans ordre où le hasard les mène.

 » Ils se croisent les bras au bord des océans.
Infimes héritiers des races disparues,
Tous voudraient vivre ainsi que des rois fainéants,
En laissant aux sillons se rouiller les charrues ;

 » Boire les meilleurs vins et manger tous les fruits,
S’enliser à plein corps dans les plaisirs terrestres,
Et dans un frais sommeil passer toutes les nuits,
Au murmure des flots et des grands pins sylvestres ;

 » Manger, boire et dormir sur un bon oreiller,
Jouir de tous les biens en tranquilles apôtres,
Trop indolents d’ailleurs pour jamais travailler ;
Ceux qui n’ont rien chez eux prenant ce qu’ont les autres.

 » Devant eux, sans rien voir, en cheminant tout droit,
Jusqu’aux pointes des caps où la mer les arrête,
Comme troupeaux bloqués dans un bercail étroit,
Ils vont… ne sachant plus où donner de la tète.

II.

 » Nous, qui sommes contraints de changer de climats,
Nous avons à subir de bien rudes épreuves.
Nous saluons au vol de grands panoramas,
Monts blancs, déserts de sable et rubans verts des fleuves.

 » Mais, quand nous dominons l’immensité des flots,
En mer, sous l’équinoxe au temps des hivernages.
Sans trouver pour abri quelques rares Ilots,
Il nous faut accomplir de longs pèlerinages.

 » À l’exil, tous les ans, nous sommes condamnés.
Par tempêtes de neige et tourbillons de givre,
Souvent nos chers petits, les derniers qui sont nés,
D’une aile fatiguée ont grand’peine à nous suivre.

 » Du froid et des brouillards, de la grêle et des vents,
Par les chemins du ciel, nous avons tout à craindre.
Paix à nos morts… l’espoir reste au cœur des vivants,
Et nous ne perdons pas notre temps à nous plaindre.  »

III.

Tout s’agite à l’envers, se mêle et se confond
Chez l’homme… qui d’en bas laisse monter sa lie,
Comme un lac dont l’orage a remué le fond…
Sur le monde effaré souffle un vent de folie.

Paix Aux Morts

Vous qui dormiez en paix dans le sein de la terre,
Au vaste champ des morts, heureux d’être oubliés,
On fouille vos cercueils dans leur profond mystère :
Les secrets de vos cœurs vont être publiés.

Aux siècles finissants grouille une race impie
D’ignorants vaniteux, de plats écrivailleurs
Dont le cerveau débile est à court de copie
Et formant un concert de funèbres railleurs.

Il ne leur suffit pas, même à bris de clôtures,
En pénétrant chez eux, d’insulter aux vivants ;
Ils opèrent de nuit le viol des sépultures,
Pour en jeter la cendre éparse à tous les vents.

Un commerce honteux, c’est de battre monnaie
En remuant au jour de poudreux ossements,
Pauvres débris humains qu’on traîne sur la claie,
Suivis par de hideux et froids ricanements.

Laissons les morts en paix dans la terre profonde :
Ils ont eu comme nous de bons et mauvais jours ;
Et ne réveillons pas tous les échos du monde
Au navrant souvenir de leurs tristes amours.

Pastorale

À Henri Boutet.

Deux grands bœufs vendéens à robe jaune pâle,
Traînant un lourd charroi d’arbres mal équarris,
Que mène un fier garçon tout bronzé par le haie
Et les soleils marins, sont entrés dans Paris.

Ces deux bons ruminants, si loin de leurs charrues,
Venus de Sainte-Hermine et La Roche-sur-Yon,
S’en vont d’un pas égal au travers de nos rues,
Et marchent aussi droit qu’en traçant leur sillon.

Curieux de les voir, les passants font la haie
Et, comme émerveillés, se pressent autour d’eux,
Aussi lents qu’au labour dans leur châtaigneraie,
Et sous le joug de hêtre impassibles tous deux.

En traversant au pas notre ville embrumée,
Ces rudes compagnons attachés au devoir,
Dans l’éternel enfer de bruit et de fumée,
Poursuivent leur chemin sans rien apercevoir.

Les voyageurs comme eux deviennent assez rares,
Aux routes de Poitiers, de Tours et d’Orléans,
Venant a pied fourchu sans entrer dans les gares,
Comme aux temps primitifs des vieux rois fainéants.

En les voyant passer, tout rêveur, je m’arrête
Et suis longtemps des yeux ces graves pèlerins,
Qui vont d’un bel accord sans détourner la tète,
Frères bien encornés, forts et souples des reins.

Et, rentré sous mon toit pour la nuit, dans un songe,
Je les revois tous deux encor longtemps après ;
Le mirage des bons ruminants se prolonge
Avec la vision de nos grandes forêts.

Je pense à Théocrite et reviens à Virgile,
Qui pour d’heureux bergers chantaient sous un ciel bleu :
J’y retrouve un lointain souvenir d’Evangile
En rêvant à la crèche où naquit l’Enfant-Dieu.

Berceuse

Sein maternel au pur contour,
Veiné d’azur, gonflé d’amour,
Ton lait s’échappe d’une fraise
Où la soif de vivre s’apaise,
Où l’enfant boit, souriant d’aise.

Sein maternel, doux oreiller,
Où, bienheureux de sommeiller,
Bouche ouverte, paupière close,
Le fortuné chérubin rose
Dans un calme divin repose.

Rêve-t-il de ciels inconnus,
L’enfant merveilleux qui vient d’elle ?
Sa voix a des cris d’hirondelle,
Et ses joyeux petits bras nus
Ont comme des battements d’aile.

Causerie D’atelier

À Georges Lafenestre.

LE PEINTRE.

À quoi donc penses-tu, mon pauvre statuaire,
D’une rêveuse main tenant ton ébauchoir ?
Reviens-tu de pétrir un masque mortuaire ?
As-tu l’esprit hanté par un papillon noir ?

LE STATUAIRE.

Il pleut. — Le ciel est gris… et dans ce jour néfaste
J’avais ouvert ma Bible et longtemps médité
Sur un des mots profonds du vieil Ecclésiaste :
 » Vanité, vanité, tout n’est que vanité.  »

Je pense à ceux qu’enivre un faux semblant de gloire,
Trompeuse vision, mirage décevant ;
Sous des lauriers menteurs, triomphe dérisoire,
Nuage de fumée éparse au moindre vent.

Nos belles œuvres d’art, lentement caressées,
Ce labeur patient de génie et d’amour,
Où l’on croit respirer la fleur de nos pensées,
Ne durent guère plus que les roses d’un jour.

Je vois, en temps de guerre, une tourbe vautrée
Dans l’ivresse du sang, de la poudre et du vin ;
Des goujats piétinant ma Diane éventrée
Et souillant les débris de ce marbre divin.

LE PEINTRE.

Et nous qui follement nous obstinons à peindre,
Nous verrons tôt ou tard nos toiles se flétrir
Comme on voit les couleurs du papillon s’éteindre
Quand ce beau pèlerin de l’azur doit mourir.

Ne comptons pas les nuits de guerre où de vieux reîtres,
Pour se débarrasser d’un butin encombrant,
Allument au bivouac les chefs-d’œuvre des maîtres
Et brûlent à grand feu Velasquez et Rembrandt.

Mais voici le poète à voix d’or, qui respira
Le pur encens des fleurs dans un monde enchanté.
Ecoutons gravement ce qu’il veut bien nous dire
Sur les échos lointains de la postérité.

LE POÈTE.

Je vogue en souvenir sur un fleuve aux eaux vives.
Pas très loin de la source, où les premiers courants
Offrent un clair miroir aux fleurs de ses deux rives,
Qui bercent leur image à ses flots transparents.

Mais des ruisseaux boueux, qu’il rencontre au passage,
Viennent troubler son cours, éteindre son miroir,
Et les grands arbres verts d’un si frais paysage,
En tremblant sur les bords, renoncent à s’y voir.

Alors je pense à toi, pauvre langue française :
Quand tu disparaîtras sous les nombreux afflux
De source germanique et d’origine anglaise,
Nos arrière-neveux ne te connaîtront plus.

UN PHILOSOPHE.

Pourtant consolez-vous : — Vos œuvres fortunées,
Vos poèmes d’amour, vos marbres, vos couleurs
Vous survivront encor deux ou trois cents années,
Ingrats ! — Ne rêvons pas l’éternité des fleurs.

Cœur De Soldat

À Léo Hector Claretie.

Tu dois venir de loin, pauvre petit troupier,
Mince, pâle, amaigri, traînant ta jambe lasse ?
— Je viens de Ploërmel (la route est longue à pied)
Et ma dernière étape est au Havre-de-Grâce.

 » C’est là qu’on nous embarque, et de très grand matin
(Les guerres d’Orient ne sont jamais finies)
Nous partons pour défendre un rivage lointain,
Sous un ardent soleil, où sont nos Colonies.

— Sais-tu dans quel pays ?
— C’est un pli cacheté,
Au Timbre de l’Etat, d’un grand cachet de cire
(Quand déjà le navire est au large emporté),
Qu’on ouvre en plein conseil, qui devra nous le dire.

 » Nous sommes prêts d’ailleurs. Qu’importe où nous allons
(Est-ce à la Côte d’Or, à la Côte d’Ivoire ?),
Que nos trajets en mer soient rapides ou longs,
La trace glorieuse en reste dans l’histoire.

 » Nous comprenons d’instinct nos droits et nos devoirs.
Que ce soit le Japon, l’Indo-Chine ou Formose
Où se battent des blancs, des métis et des noirs,
C’est nous qui défendons toujours la belle cause.

 » Au premier feu, nos chefs sont au-devant des leurs.
À l’appel du clairon qui fait chanter son cuivre,
Quand nous voyons dans l’air flotter les trois couleurs,
Nous emboîtons le pas, trop heureux de les suivre.

— En revient-il beaucoup, de ceux qui vont là-bas ?
Les fatigues, la soif et la fièvre maligne
En prennent-elles moins que vos rudes combats,
Sans compter les gros temps quand on passe la Ligne ?

— J’en ai vu revenir au pays quelques-uns…
Aux autres… les honneurs du convoi militaire :
Les tambours sont voilés pour les braves défunts
Et battent les adieux avant la mise en terre.

 » On croise deux roseaux sur la tombe… et parfois
On met, quand on la trouve, une branche fleurie.
Dans ces climats lointains, sur la petite croix
Plane le souvenir de la grande patrie. «