Voulant Te Fuir

Voulant te fuir (fuir ses amours !

Mais un poète est bête),

J’ai pris, l’un de ces derniers jours,

La poudre d’escampette.

Qui fut penaud, qui fut nigaud

Dès après un quart d’heure ?

Et je revins en mendigot

Qui supplie et qui pleure.

Tu pardonnas : mais pas longtemps

Depuis la fois première

Je filais, pareil aux autans,

Comme la fois dernière.

Tu me cherchas, me dénichas ;

Courte et bonne, l’enquête !

Qui fut content du doux pourchas ?

Moi donc, ta grosse bête !

Puisque nous voici réunis,

Dis, sans ruse et sans feinte,

Ne nous cherchons plus d’autres nids

Que ma, que ton étreinte.

Malgré mon caractère affreux,

Malgré ton caractère

Affreux, restons toujours heureux :

Fois première et dernière.

Vrai, Nous Avons Trop D’esprit

Vrai, nous avons trop d’esprit.

Chérie !

Je crois que mal nous en prit,

Chérie !

D’ainsi lutter corps à corps

Encore !

Sans repos et sans remords

Encore !

Plus, n’est-ce pas ? de ces luttes

Sans but,

Plus de ces mauvaises flûtes.

Ce luth,

Ô ce luth de bien se faire

Tel air,

Toujours vibrant, chanson hère

Dans l’air !

Et n’ayons plus d’esprit,

T’en prie !

Tu vois que mal nous en prit…

T’en prie.

Soyons bons tout bêtement,

Charmante,

Aimons-nous aimablement

M’amante !

Si Tu Le Veux Bien, Divine Ignorante

Si tu le veux bien, divine Ignorante,

Je ferai celui qui ne sait plus rien

Que te caresser d’une main errante,

En le geste expert du pire vaurien,
Si tu le veux bien, divine Ignorante.
Soyons scandaleux sans plus nous gêner

Qu’un cerf et sa biche ès bois authentiques.

La honte, envoyons-la se promener.

Même exagérons et, sinon cyniques,
Soyons scandaleux sans plus nous gêner.
Surtout ne parlons pas littérature.

Au diable lecteurs, auteurs, éditeurs

Surtout ! Livrons-nous à notre nature

Dans l’oubli charmant de toutes pudeurs,
Et, ô ! ne parlons pas littérature.
Jouir et dormir ce sera, veux-tu ?

Notre fonction première et dernière,

Notre seule et notre double vertu,

Conscience unique, unique lumière,
Jouir et dormir, m’amante, veux-tu ?

Ton Rire Éclaire Mon Vieux Cœur

Ton rire éclaire mon vieux cœur

Comme une lanterne une cave

Où mûrirait tel cru vainqueur :

Aï, Beaune, Sauterne, Grave.

Ton rire éclaire mon vieux cœur.

Ta voix claironne dans mon âme :

Tel un signal d’aller au feu…

… De tes yeux en effet tout flamme

On y va, sacré nom de Dieu !

Ta voix claironne dans mon âme.

Ta manière, ton meneo,

Ton chic, ton galbe, ton que sais-je,

Me disent :  » Viens ça  » Prodeo.

(Ô ces souvenirs de collège ! )

Ta manière ! ton meneo !

Ta gorge, tes hanches, ton geste,

Et le reste, odeur et fraîcheur

Et chaleur m’insinuent : reste !

Si j’y reste, en ton lit mangeur !

Ta gorge, tes hanches ! ton geste !

Tu Bois, C’est Hideux Presque Autant Que Moi

Tu bois, c’est hideux ! presque autant que moi.

Je bois, c’est honteux, presque plus que toi,

Ce n’est plus ce qu’on appelle une vie…

Ah ! la femme, fol, fol est qui s’y fie !

Les hommes, bravo ! c’est fier et soumis,

On peut s’y fier, voilà des amis !

Nous buvons, mais, vous mesdames, l’ivresse

Vous va moins qu’à nous, — te change en tigresse.

Moi tout au plus en un simple cochon ;

Quelque idéal sot dans mon cabochon,

Quelque bêtise en sus, quelque sottise

En outre, — mais toi, la fainéantise,

La méchanceté, l’obstination,

Un peu le vice et beaucoup l’option,

Pour être plus folle, sur ma parole !

Que ma folie à moi déjà si folle.

Ces réflexions me coûtent beaucoup,

Mais ce soir je suis d’une humeur de loup.

Excuse, si mon discours va si rogue,

Mais ce soir je suis d’une humeur de dogue.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bah ! buvons pas trop (s’il nous est possible),

Ma bouche est un trou, la tienne est un crible.

Dieu saura bien reconnaître les siens.

Morale : surtout baisons-nous — et viens !

Tu Crois Au Marc De Café

Tu crois au marc de café,

Aux présages, aux grands jeux :

Moi je ne crois qu’en tes grands yeux.
Tu crois aux contes de fées,

Aux jours néfastes, aux songes.

Moi je ne crois qu’en tes mensonges.
Tu crois en un vague Dieu,

En quelque saint spécial,

En tel Ave contre tel mal.
Je ne crois qu’aux heures bleues

Et roses que tu m’épanches

Dans la volupté des nuits blanches !
Et si profonde est ma foi

Envers tout ce que je crois

Que je ne vis plus que pour toi.

Tu M’as Frappé, C’est Ridicule

Tu m’as frappé, c’est ridicule,

Je l’ai battue et c’est affreux :

Je m’en repens et tu m’en veux.

C’est bien, c’est selon la formule.

Je n’avais qu’à me tenir coi

Sous l’aimable averse des gifles

De ta main experte en mornifles,

Sans même demander pourquoi.

Et toi, ton droit, ton devoir même,

Au risque de t’exténuer,

Il serait de continuer

De façon extrême et suprême…

Seulement, ô ne m’en veux plus,

Encore que ce fût un crime

De t’avoir faite ma victime…

Dis, plus de refus absolus,

Bats-moi, petite, comme plâtre,

Mais ensuite viens me baiser,

Pas ? quel besoin d’éterniser

Une querelle trop folâtre.

Pour se brouiller plus d’un instant,

Le temps de nous faire une moue

Qu’éteint un bécot sur la joue,

Puis sur la bouche en attendant

Mieux encor, n’est-ce pas, gamine ?

Promets-le-moi sans biaiser.

C’est convenu ? Oui ? Puis-je oser ?

Allons, plus de ta grise mine !

Tu N’es Pas Du Tout Vertueuse

Tu n’es pas du tout vertueuse,

Je ne suis pas du tout jaloux :

C’est de se la couler heureuse

Encor le moyen le plus doux.
Vive l’amour et vivent nous !
Tu possèdes et tu pratiques

Les tours les plus intelligents

Et les trucs les plus authentiques

À l’usage des braves gens
Et tu m’as quels soins indulgents !
D’aucuns clabaudent sur ton âge

Qui n’est plus seize ans ni vingt ans,

Mais ô ton opulent corsage,

Tes yeux riants, comme chantants,
Et ô tes baisers épatants !
Sois-moi fidèle si possible

Et surtout si cela te plaît,

Mais reste souvent accessible

À mon désir, humble valet
Content d’un   » viens !   » ou d’un soufflet.
  » Hein ? passé le temps des prouesses !

Me disent les sots d’alentour.

Ca, non, car grâce à tes caresses

C’est encor, c’est toujours mon tour.
Vivent nous et vive l’amour !

Que Ton Âme Soit Blanche Ou Noire

Que ton âme soit blanche ou noire,

Que fait ? Ta peau de jeune ivoire

Est rose et blanche et jaune un peu.

Elle sent bon, ta chair, perverse

Ou non, que fait ? puisqu’elle berce

La mienne de chair, nom de Dieu !
Elle la berce, ma chair folle,

Ta folle de chair, ma parole

La plus sacrée ! et que donc bien !

Et la mienne, grâce à la tienne,

Quelque réserve qui la tienne,

Elle s’en donne, nom d’un chien !
Quant à nos âmes, dis, Madame,

Tu sais, mon âme et puis ton âme,

Nous en moquons-nous ? Que non pas !

Seulement nous sommes au monde.

Ici-bas, sur la terre ronde,

Et non au ciel, mais ici-bas.
Or, ici-bas, faut qu’on profite

Du plaisir qui passe si vite

Et du bonheur de se pâmer.

Aimons, ma petite méchante,

Telle l’eau va, tel l’oiseau chante,

Et tels, nous ne devons qu’aimer.

L’horrible Nuit D’insomnie

L’horrible nuit d’insomnie !

— Sans la présence bénie

De ton cher corps près de moi,

Sans ta bouche tant baisée

Encore que trop rusée

En toute mauvaise foi,

Sans ta bouche tout mensonge,

Mais si franche quand j’y songe,

Et qui sait me consoler

Sous l’aspect et sous l’espèce

D’une fraise — et, bonne pièce ! —

D’un très plausible parler,

Et surtout sans le pentacle

De tes sens et le miracle

Multiple est un, fleur et fruit,

De tes durs yeux de sorcière,

Durs et doux à ta manière…

Vrai Dieu ! la terrible nuit !

Lorsque Tu Cherches Tes Puces

Lorsque tu cherches tes puces,

C’est très rigolo.

Que de ruses, que d’astuces !

J’aime ce tableau.

C’est, alliciant en diable

Et mon cœur en bat

D’un battement préalable

À quelque autre ébat

Sous la chemise tendue

Au large, à deux mains

Tes yeux scrutent l’étendue

Entre tes durs seins.

Toujours tu reviens bredouille,

D’ailleurs, de ce jeu.

N’importe, il me trouble et brouille,

Ton sport, et pas peu !

Lasse-toi d’être défaite

Aussi sottement,

Viens payer une autre fête

À ton corps charmant

Qu’une chasse infructueuse

Par monts et par vaux.

Tu seras victorieuse…

Si je ne prévaux !

L’été Ne Fut Pas Adorable

L’été ne fut pas adorable

Après cet hiver infernal,

Et quel printemps défavorable !

Et l’automne commence mal,

Bah ! nous nous réchauffâmes

En mêlant nos deux âmes.

La pauvreté, notre compagne

Dont nous nous serions bien passés,

Vainement menait la campagne

Durant tous ces longs mois glacés…

Nous incaguions l’intruse,

Son astuce et sa ruse.

Et riches, de baisers sans nombre,

— La seule opulence, crois-moi, —

Que nous fait que le temps soit sombre

S’il fait soleil en moi, chez toi.

Et que le plaisir rie

À notre gueuserie ?

La Saison Qui S’avance

La saison qui s’avance

Nous baille la défense

D’user des us d’été,

Le frisson de l’automne

Déjà nous pelotonne

Dans le lit mieux fêté.

Fi de l’été morose,

Toujours la même chose :

 » J’ai chaud, t’as chaud, dormons !  »

Dormir au lieu de vivre

S’ennuyer comme un livre…

Voici l’automne, aimons !

L’un dans l’autre, à notre aise,

Soyons pires que braise

Puisque s’en vient l’hiver,

Tous les deux, corps et âme,

Soyons pires que flamme,

Soyons pires que chair !

J’ai Rêvé De Toi Cette Nuit

J’ai rêvé de toi cette nuit :

Tu te pâmais en mille poses

Et roucoulais des tas de choses…

Et moi, comme on savoure un fruit,

Je te baisais à bouche pleine

Un peu partout, mont, val ou plaine.

J’étais d’une élasticité,

D’un ressort vraiment admirable :

Tudieu, quelle haleine et quel rable !

Et toi, chère, de ton côté,

Quel rable, quelle haleine, quelle

Élasticité de gazelle…

Au réveil ce fut, dans tes bras,

Mais plus aiguë et plus parfaite,

Exactement la même fête !

Je Fus Mystique Et Je Ne Le Suis Plus

Je fus mystique et je ne le suis plus

(La femme m’aura repris tout entier),

Non sans garder des respects absolus

Pour l’idéal qu’il fallut renier.

Mais la femme m’a repris tout entier !

J’allais priant le Dieu de mon enfance

(Aujourd’hui c’est toi qui m’as à genoux),

J’étais plein de foi, de blanche espérance.

De charité sainte aux purs feux si doux.

Mais aujourd’hui tu m’as à tes genoux !

La femme, par toi, redevient le maître,

Un maître tout-puissant et tyrannique,

Mais qu’insidieux ! feignant de tout permettre

Pour en arriver à tel but satanique…

Ô le temps béni quand j’étais ce mystique !