Vous Souvient-il De L’auberge

Vous souvient-il de l’auberge

Et combien j’y fus galant ?

Vous étiez en piqué blanc :

On eût dit la Sainte Vierge.
Un chemineau navarrais

Nous joua de la guitare.

Ah ! que j’aimais la Navarre,

Et l’amour, et le vin frais.
De l’auberge dans les Landes

Je rêve, et voudrais revoir

L’hôtesse au sombre mouchoir,

Et la glycine en guirlandes.

Longtemps Si J’ai Demeuré Seul

Longtemps si j’ai demeuré seul,

Ah ! qu’une nuit je te revoie.

Perce l’oubli, fille de joie,

Sors du linceul.
D’une figure trop aimée,

Est-ce toi, spectre gracieux,

Et ton éclat, cette fumée

Devant mes yeux ?
Ta pâleur, tes sombres dentelles,

Le bal qui berçait nos pieds las,

Un corps qui plie entre mes bras :

Je me rappelle

Plus Oultre

Au mois d’aimer, au mois de Mai,

Quand Zo’ va cherchant sous les branches

Le bien-aimé,
Son jupon, tendu sur les hanches ;

Me fait songer à l’aile blanche

Du voilier
Mers qui battez au pied des mornes

Et dont un double Pilier.

Dressa les bornes.

Quelquefois

Quelquefois, après des ébats polis,

J’agitai si bien, sur la couche en déroute,

Le crincrin de la blague et le sistre du doute

Que les bras t’en tombaient du lit.
Après ça, tu marchais, tu marchais quand même ;

Et ces airs, hélas, de doux chien battu,

C’est à vous dégoûter d’être tendre, vois-tu,

De taper sur les gens qu’on aime.

Réveil

Si tu savais encor te lever de bonne heure,

On irait jusqu’au bois, où, dans cette eau qui pleure

Poursuivant la rainette, un jour, dans le cresson

Tremblante, tes pieds nus ont leur nacre baignée.

Déjà le rossignol a tari sa chanson ;

L’aube a mis sa rosée aux toiles d’araignée,

Et l’arme du chasseur, avec un faible son,

Perce la brume, au loin, de soleil imprégnée.

Soir De Montmartre

Décor d’encre. Sur le ciel terne

Court un fil de fer :

Mansarde où l’on aima, vanterne

Sans carreaux, où l’on a souffert.
Une enfant fait le pied de grue

Le long du trottoir.

Le bistro, du bout de la rue,

Ouvre un oeil de sang dans le noir ;
Tandis qu’on pense à sa province,

A Faustine, à Zo’

Mais c’est pour Lilith que j’en pince :

Autres chansons, autres oiseaux.

Toi Qu’empourprait

Toi qu’empourprait l’âtre d’hiver

Comme une rouge nue

Où déjà te dessinait nue

L’arôme de ta chair ;
Ni vous, dont l’image ancienne

Captive encor mon coeur,

Ile voilée, ombres en fleurs,

Nuit océanienne ;
Non plus ton parfum, violier

Sous la main qui t’arrose,

Ne valent la brûlante rose

Que midi fait plier.

Toi Qui Fais Rêver, Ô Brune

Toi qui fais rêver, ô brune

Si pâle, de clair de lune ;

Des heures blanches et lentes

Où les colombes lamentent ;
Le jour efface la lune,

Les blondes se rient des brunes.

Je t’ai onze jours aimée :

L’amour, n’est-ce pas fumée ?

La Vie Est Plus Vaine

La vie est plus vaine une imageQue l’ombre sur le mur.Pourtant l’hiéroglyphe obscurQu’y trace ton passageM’enchante, et ton rire pareilAu vif éclat des armes ;Et jusqu’à ces menteuses larmesQui miraient le soleil.Mourir non plus n’est ombre vaine.La nuit, quand tu as peur,N’écoute pas battre ton coeur :C’est une étrange peine.

L’alchimiste

Satan, notre meg, a dit

Aux rupins embrassés des rombières :

 » Icicaille est le vrai paradis

Dont les sources nous désaltèrent.
La vallace couleur du ciel

Y lèche le long des allées

Le pavot chimérique et le bel

Iris, et les fleurs azalées.
La douleur, et sa soeur l’Amour,

La luxure aux chemises noires

Y préparent pour vous, loin du jour,

Leurs poisons les plus doux à boire.
Et tandis qu’aux portes de fer

Se heurte la jeune espérance,

Une harpe dessine dans l’air

Le contour secret du silence.  »
Ainsi (à voix basse) parla

Le sorcier subtil du Grand Oeuvre,

Et Lilith souriait, dont les bras

Sont plus frais que la peau des couleuvres.

Le Temps D’adonis

Dans la saison qu’Adonis fut blessé,

Mon caeur aussi de l’atteinte soudaine

D’un regard lancé.
Hors de l’abyme où le temps nous entraîne,

T’évoquerai-je, ô belle, en vain ô vaines

Ombres, souvenirs.
Ah ! dans mes bras qui pleurais demi-nue,

Certe serais encore, à revenir,

Ah ! la bienvenue.

Le Tremble Est Blanc

Le temps irrévocable a fui. L’heure s’achève.

Mais toi, quand tu reviens, et traverses mon rêve,

Tes bras sont plus frais que le jour qui se lève,

Tes yeux plus clairs.
A travers le passé ma mémoire t’embrasse.

Te voici. Tu descends en courant la terrasse

Odorante, et tes faibles pas s’embarrassent

Parmi les fleurs.
Par un après-midi de l’automne, au mirage

De ce tremble inconstant que varient les nuages,

Ah ! verrai-je encor se farder ton visage

D’ombre et de soleil ?

Les Trois Dames D’albi

Filippa, Faïs, Esclarmonde,

Les plus rares, que l’on put voir,

Beautés du monde ;
Mais toi si pâle encor d’avoir

Couru la lune l’autre soir

Aux quatre rues,
Écoute : au bruit noir des chansons

Satan flagelle tes soeurs nues ;

Viens, et dansons.

En Arles

Dans Arles, où sont les Aliscams,

Quand l’ombre est rouge, sous les roses,

Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses.

Lorsque tu sens battre sans cause

Ton coeur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes :

Parle tout bas, si c’est d’amour,

Au bord des tombes.

Aimez-vous Le Passé

Aimez-vous le passé

Et rêver d’histoires

Évocatoires

Aux contours effacés ?
Les vieilles chambres

Veuves de pas

Qui sentent tout bas

L’iris et l’ambre ;
La pâleur des portraits,

Les reliques usées

Que des morts ont baisées,

Chère, je voudrais
Qu’elles vous soient chères,

Et vous parlent un peu

D’un coeur poussiéreux

Et plein de mystère.