Chant De La Pauvresse

Le Roi Cophetua regarda la mendiante

(Vieille ballade anglaise)
Je vais cherchant le temps est bas

Sur une route abandonnée

Mon pays qui n’arrive pas.

Tous les jours sont partis. L’année

Sans me voir tourne autour de moi

Pourquoi ?
Je ne sais où mon cœur absent

M’appelle au loin dans sa contrée

Je ne sais où Le Roi passant

Sur le chemin m’a rencontrée.

Pourquoi s’approche-t-il de moi ?

Pourquoi ?
Pourquoi le ciel ne voit pas clair,

La lumière est mal réveillée

Me regarde-t-il de cet air

Plein de tendresse émerveillée,

Moi qui suis pâle et pauvre, moi ?

Pourquoi ?
Pourquoi coule-t-il de ses yeux

Sur moi que nul m’a regardée

Tant de bonheur silencieux

Que m’en voilà toute inondée

Et presque plus belle qui moi ?

Pourquoi ?
Pourquoi vous trompez-vous si tard

À m’aimer ? Je ne suis parée

Que de mon ombre Quel brouillard,

Ô Roi, vous a l’âme égarée

Dans le désert qui mène à moi ?

Pourquoi ?
Le Roi passant Qu’il a raison,

Mon ami Roi qui m’a quittée !

.

Je vais cherchant une maison

Que j’ai par mégarde habitée

Un soir qui n’était pas à moi

Pourquoi ?

Chant Du Chevalier

Il était noble, il était fort.

Il se battait pour une reine.

Il était noble, il était fort

Et fidèle jusqu’à la mort.
Il la prit par la main un soir.

– C’était la plus pauvre des reines

Il la prit par la main un soir

Et la fit sur le trône asseoir.
Il posa la couronne d’or

– C’était la plus humble des reines

Il posa la couronne d’or

Sur sa tête comme un trésor.
Haut l’épée, il se tenait droit

– C’était la plus faible des reines

Haut l’épée, il se tenait droit

Pour la défendre, elle et son droit.
À ses pieds tristes, en vainqueur,

– C’était la plus triste des reines

À ses pieds tristes, en vainqueur,

Il mit le monde Hors son cœur.
Il mourut pour sa reine un jour.

– C’était la plus pauvre des reines

Il mourut pour sa reine un jour
Il aimait une autre d’amour.

Crépuscule

L’heure viendra l’heure vient elle est venue

Où je serai l’étrangère en ma maison,

Où j’aurai sous le front une ombre inconnue

Qui cache ma raison aux autres raisons.
Ils diront que j’ai perdu ma lumière

Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :

La lueur d’avant mon aube la première

Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.
Ils diront que j’ai perdu ma présence

Parce qu’attentive aux présages épars

Qui m’appellent de derrière ma naissance

J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.
Ils diront que ma bouche devient folle

Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font

Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles

Sortent d’un silence insolite et profond.
Ils diront que je retombe au bas âge

Qui n’a pas encore appris la vérité

Des ans clairs et leur sagesse de passage,

Parce que je retourne à l’Éternité.

La Morte Et Ses Mains Tristes

La Morte et ses mains tristes

Arrive au Paradis.
 » D’où reviens-tu, ma fille,

Si pâle en plein midi ?
– Je reviens de la terre

Où j’avais un pays,
De la saison nouvelle

Où j’avais un ami.
Il m’a donné trois roses

Mais jamais un épi.
Avant la fleur déclose,

Avant le blé mûri,
Hier il m’a trahie.

J’en suis morte aujourd’hui.
– Ne pleure plus, ma fille

Le temps en est fini.
Nous enverrons sur terre

Un ange en ton pays,
Quérir ton ami traître,

Le ramener ici.
– N’en faites rien, mon Père

La terre laissez-lui.
Sa belle y est plus belle

Que belle je ne suis,
Las ! et faudra, s’il pleure

Sans elle jour et nuit
Que de nouveau je meure

D’en avoir trop souci. « 

L’île

Solitude au vent, ô sans pays, mon Île,

Que les barques de loin entourent d’élans

Et d’appels, sous l’essor gris des goélands,

Mon Île, mon lieu sans port, ni quai, ni ville,
Mon Île où s’élance en secret la montagne

La plus haute que Dieu heurte du talon

Et repousse Ô Seule entre les aquilons

Qui n’a que la mer farouche pour compagne.
Temps où se plaint l’air en éternels préludes,

Mon Île où l’Amour me héla sur le bord

D’un chemin de cieux qui descendait à mort,

Espace où les vols se brisent, Solitude.
Solitude, Aire en émoi de Cœur immense

Qui sans cesse jette au large ses oiseaux,

Sans cesse au-dessus d’infranchissables eaux,

Sans cesse les perd, sans cesse recommence.
Désolation royale, terre folle

Que berce l’abîme entre ses bras massifs,

Mon Île, tu tiens un Silence captif

Qu’interroge en vain la houle des paroles.