Poème Du Lait

ÈVE
Bois, mon petit, à ma poitrine qui coule,

Je suis ta source Bois ! ta tiède fontaine,

Bois ce doux lait qui coule en ta gorge pleine

Avec un bruit de colombe qui roucoule.
Pose ta joue à la place la plus tendre

De ma chair. Mords-moi de ta petite bouche.

Du bout de mon sein mol je tente, je touche

Ta lèvre qui se trompe autour Viens le prendre !
Bois, mon petit avide, emplis ta faiblesse

De moi qui me penche et qui te suis versée.

Capte ce lait chaud de m’avoir traversée

Au bourgeon de la mamelle Ah ! tu me blesses !
Le savais-je la douceur d’être blessée,

Ouverte et saignant comme une orange vive

Qui fond en miel et n’est plus sous la gencive,

Plus rien qu’une joie à la gorge laissée ?
Adam ! Adam ! la douceur d’être mangée,

Qui la savait ? Qui savait le cher supplice

D’être la gorgée émouvante qui glisse

Et m’entraîne toute en mon petit changée ?
La douceur de mourir, la tendre aventure

De me perdre sans yeux ni route, en allée

Dans le noir de toi qui m’attendais, mêlée

Aux chemins naissants de ta force future !
Mourir m’évader de cette solitude,

De ce moi qui tient ma richesse captive

Pour te rejoindre, ô soif qui cherche, l’eau vive,

Et calmer à ton besoin ma plénitude
Bois. Jusqu’à tes os je ruisselle et j’écoute

Quand le lait heureux chemine en toi, cher être,

Un peu de moi dans tes veines disparaître,

Un peu de moi qui devient toi goutte à goutte.
J’écoute. J’entends dans ma gorge profonde

Que la clarté du lait qui sourd illumine,

Ne parle pas, Adam ! Adam ! je devine

Où passait la joie en s’en venant au monde.